Action, Critiques de films, Drame

Critique : ACAB (All Cops Are Bastards), de Stefano Sollima

Trop rarement notable, le cinéma italien s’est trouvé un nouveau porte-parole, un fils de réalisateur, Stefano Sollima, auteur du film coup de point ACAB. Critique.

 

Affiche du film ACAB (All Cops Are Bastards), de Stefano Sollima
Affiche du film ACAB (All Cops Are Bastards), de Stefano Sollima

 

ACAB, ou “All Cops are Bastards”, était un slogan initialement utilisé en Angleterre dans les années 1970 par les skinheads. Rapidement il s’est propagé dans les rues et les stades, propices aux guérillas urbaines. Cobra, Nero et Mazinga sont 3 « flics bâtards » qui, à force d’affronter le mépris quotidien, ont pris l’habitude d’être les cibles de cette violence, reflet d’une société chaotique dictée par la haine. Leur unique but est de rétablir l’ordre et de faire appliquer les lois, même s’il faut utiliser la force…

 

 

Sur ces dix dernières années, seul le cinéma britannique (This is England, Hooligans) décrivait la violence et l’embrigadement fasciste avec réalisme. Le film coup de poing ACAB, pur produit d’un cinéma bis qui frôle le métrage ultra violent et la critique sociale dissonante, vient rejoindre les rangs très resserrés de ces films « nouveau visage » qui viennent perturber un quotidien cinématographique souvent mou du genou. Ce cinéma, capable d’aller titiller des sujets complexes, de prendre la violence à bras le corps tout en racontant une histoire captivante avec une mise en scène des plus attractives, se fait rare. Stefano Sollima (fils d’un réalisateur célébré dans les années 60 pour des fameux westerns spaghetti, ex-reporter de guerre et réalisateur de la fameuse série italienne Romanzo Criminale) est ce réalisateur qui n’a pas froid aux yeux, nouveau visage d’un cinéma qui détourne ses propres codes pour se jeter dans un monde brut d’ambiguïté et de vérités, multipliant les discours et les illustrations. ACAB est avant tout un premier long métrage proprement géré, au sens physique du terme. Une superbe photographie rejoint avec grâce une bande son rock (Pixies, White Stripes, Kasabian) qui nous rappelle le style britannique. Sollima n’hésite pas à verser dans la noirceur pour mieux nous enfoncer dans le siège, utilise des plans de resserrés (le plan final en est l’illustration parfaite), les allégories (l’État n’est jamais visible ici, il est un mur).

 

Extrait du film ACAB (2012)
Extrait du film ACAB (2012)

 

Bien qu’ACAB n’ait pas été composé comme un film social, le regard perturbateur et perturbé du réalisateur n’y coupe pas. Le point de départ semble assez simple : tous les mêmes, quelque soit les origines. Puis, en décryptant les histoires de chacun, Sollima édulcore son récit et commence à prendre étrangement parti, ce qu’il refusait pourtant depuis le début. On découvre ainsi que le fils d’un CRS, par l’absence d’un père un poil justicier, s’est embrigadé dans un clan extrémiste qui souhaite laver une Italie rongée par l’immigration. On découvre aussi que la jeune recrue, Adriano, n’est là que pour l’argent, afin de venir en aide à sa mère, une immigrée au bord de l’expulsion. Paradoxe du métier, il devra lui-même expulser d’autres victimes du système. Les exemples sont divers et chacun apporte au récit une vision différente. Si bien qu’on ne sait plus trop où est le fil conducteur. ACAB se transforme assez rapidement en éloge de la théorie du clan, celle qui réfute l’homme seul pour mieux le contrôler – La Cosa Nostra des CRS. Une apologie de la violence qui finirait par prendre parti, au point même de nous faire croire que Sollima épouserait certains thèses fascisantes, ces mêmes qui ont gangrené l’Italie Berlusconienne, tableau de son film. Sollima ne semble plus vraiment spectateur et nous ne sommes plus vraiment à même de rester neutre. Adapté du roman homonyme écrit par le journaliste transalpin Carlo Bonini, Stefano Sollima ne dénonce plus uniquement des dérives policières. A l’instar d’une scène finale où les amis CRS décident de se frotter aux supporters qu’ils ont brillamment titillés, Sollima a fini par prendre parti : celui des CRS, pour ne pas accepter le fascisme, quitte à flirter avec les raccourcis rédhibitoires (tous les mêmes). Son histoire d’hommes au milieu d’une violence exacerbé n’aura eu de cesse de nous interpeller pour mieux critiquer un seul véritable phénomène catalyseur : la haine.

 

L’avis : D’une violence brute et esthétisée à une forme de justice presque jubilatoire, cet ovni du talentueux metteur en scène italien Stefano Sollima ne peut pas laisser indifférent. Tour à tour critique sociale un poil réductrice, apologie de la violence et véritable démonstration cinématographique, ACAB brille d’efficacité au point de jouer dans l’ambiguïté et de désarmer le spectateur.