Critiques de films, Drame, Romance

Critique : Amour, de Michael Haneke

Michael Haneke livre avec son dernier film une chronique sur les sentiments amoureux dans un couple d’octogénaires uni face à la mort. A la clé, une Palme d’Or.

 

Affiche du film Amour, de Michael Haneke
Affiche du film Amour, de Michael Haneke

 

Georges et Anne sont octogénaires, ce sont des gens cultivés, professeurs de musique à la retraite. Leur fille, également musicienne, vit à l’étranger avec sa famille. Un jour, Anne est victime d’une petite attaque cérébrale. Lorsqu’elle sort de l’hôpital et revient chez elle, elle est paralysée d’un côté. L’amour qui unit ce vieux couple va être mis à rude épreuve.

 

 

« Je ne me souviens plus du film, mais de ses sentiments ». Prophétique sans aucun doute. Jean-Louis Trintignant, le regard profond et nostalgique face à sa bien-aimée à moitié paralysée, donne sans doute la meilleure définition du film réalisé par Michael Haneke et récompensé en mai dernier par La Palme d’Or, trois ans après Le Ruban Blanc. D’Amour, nous ne retiendrons guère l’exercice physique où Haneke enchaîne les plans fixes comme un spectateur témoin. En revanche, les sentiments qui habitent ce long métrage pudiquement sublime ne peuvent laisser insensibles. Si bien qu’Amour aurait pu s’appeler Vie. En somme, Haneke vient de mettre en scène un couple, enfermé dans leur appartement où 90% du film se déroule, face à la vieillesse, le temps qui passe, la mort. L’amour, surtout. Car dans cette période longue, éreintante, le véritable sens du mot amour trouve enfin une définition à la hauteur des espérances. Dans la douleur et les difficultés de l’âge, le couple doit être soudé. Lui, homme de culture au passé assurément passionnant, doit faire face à la nouvelle maladie de sa femme, campée par la trop rare Emmanuelle Riva dont la carrière a choisi la voix de l’excellence depuis Hiroshima mon amour. Haneke lui offre cette excellence, simple au premier abord, et pourtant empreinte de subtilités. Elle va briller dans le corps de cette femme en proie à la maladie, terreur de l’âge, annonciateur d’une fin proche. Elle est déprimante lorsqu’elle se refuserait à la vie, elle est joyeuse lorsque dans des rares moments d’allégresse, elle claque la porte au pessimisme par des simples gestes. Jean-Louis Trintignant livre également une prestation de haut rang, comme si le film se devait de toucher l’excellence, mot que Haneke a décidé d’appliquer dans sa plus précise définition.

 

Extrait du film Amour (2012)
Extrait du film Amour (2012)

 

Plus qu’un film attachant sur un couple amoureux, Amour est un film intimiste, forcément long par le traitement de son sujet où le rythme n’est guère le maître. Et en même temps, il est profondément captivant. Il m’a ramené à ce que j’ai toujours refusé de voir dans un passé qui ne m’est pas si lointain. Une réalité – qui aujourd’hui n’est plus – sur laquelle j’ai dû poser un regard fiévreux, ému et en même temps intéressé. La dégénérescence physique devrait laisser parler l’émotion et c’est pourtant la notion de sentiment qui prime à chaque instant. Un geste d’affection comme une gifle pour marquer un sentiment. Amour ne se confine à aucune fulgurance, et son directeur n’en est pas plus complaisant, bien au contraire. Ce long métrage regorge de scènes allégoriques, où le baroque d’une pièce surchargée touche celui du subjectif (mort, temps qui passe) dans un romantisme étonnamment serein. Je pense en particulier à cette scène du piano : elle joue une partition splendide, lui, le regard dans le vide, assis dans le fauteuil (notez la symbolique du fauteuil, objet par où passe l’obligatoire catharsis d’un personnage), se tourne vers la chaîne hi-fi et appuie sur le bouton stop. Le silence, qu’affectionnent tant Haneke et son cinéma épuré, reprend ses droits.

 

Extrait du film Amour (2012)
Extrait du film Amour (2012)

 

En traitant du sujet toujours complexe de la mort, Michael Haneke relance le sacrosaint débat de la mort assistée, ou de l’euthanasie. La symbolique utilisée par le metteur en scène dans ce film, s’y prête à merveille. Donner la mort, c’est probablement le plus beau geste d’Amour que l’on puisse faire pour délivrer la personne aimée d’un mal qui la ronge à petit feu. La chose n’est jamais aussi explicite, mais on se doute clairement, qu’à travers ce portrait poignant, Haneke a voulu soulever un débat, comme il l’avait fait avec éducation et religion dans son dernier long métrage. Haneke n’est pas un homme de l’insensible et les questions que posent son film – ou plutôt les sentiments inhérents à ce dernier – n’ont rien d’anodines, bien qu’implicites. Il veut susciter une prise de conscience. Quel que soit la portée d’Amour d’un point de vue politique, le film reste une magnifique œuvre sentimentale. Bien que teinté de fantastique – la scène du cauchemar entre autre – Amour est le film le plus réaliste de Michael Haneke. Et si Amour réussit dans 20 ans à répondre de la plus belle manière à la phrase citée en début de chronique par Trintignant, alors Michael Haneke aura distillé à ses spectateurs ce qu’on l’on appelle couramment, un film culte.