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Critique : Cloud Atlas, de Lana & Andy Wachowski et Tom Tykwer

L’ambitieux Cloud Atlas déroule un barnum à la fois visuel et scénaristique, traversé par un souffle épique et habité par la prétention des Wachowski aidés de Tom Tykwer. Magistral !

À travers une histoire qui se déroule sur cinq siècles dans plusieurs espaces temps, des êtres se croisent et se retrouvent d’une vie à l’autre, naissant et renaissant successivement… Tandis que leurs décisions ont des conséquences sur leur parcours, dans le passé, le présent et l’avenir lointain, un tueur devient un héros et un seul acte de générosité suffit à entraîner des répercussions pendant plusieurs siècles et à provoquer une révolution. Tout, absolument tout, est lié.

Il en fallait du cran pour adapter au cinéma le pluri-temporel roman de David Mitchell, Cartographie des nuages. Une telle entreprise, menée qui plus est depuis le soi-disant ‘pauvre en billets verts’ cinéma indépendant, force au respect. Mais au-delà de ce constat qui mêle autant de naïveté que d’admiration, que vaut Cloud Atlas, film ample et multiple que de nombreux cinéphiles déjà amoureux du cinéma si prétentieux des Wachowski, se sont mis à aduler lorsque le box-office le consacrait en flop ? La force de Cloud Atlas résiderait-elle dans le fait d’avoir laissé l’étrange sensation au spectateur, film bon ou non, d’avoir été piégé par une œuvre aussi étonnante que déroutante ? Ou plus bêtement, Cloud Atlas est-il un concours de celui qui a la plus grosse, pourvu que l’ambition reste cinématographique ?

2h45 après le premier plan d’un homme marmonnant un étrange récit sous un ciel étoilé, le verdict devrait tomber comme une chape de plomb. Et pourtant non… Parce qu’il faut du temps pour se remettre de Cloud Atlas, sorte d’OVNI insaisissable auquel on pourrait coller des adjectifs à n’en plus finir. Il faut du temps, voire même un second visionnage – pour qui a la foi d’affronter à nouveau 2h45 d’un récit dense au possible – pour mieux apprécier les beautés de cet objet qui vous ferait mépriser le reste des blockbusters présents sur les écrans de cinéma. Inrésumable, Cloud Atlas serait en quelques mots une histoire pluri-temporelle, traversant les siècles, dessinée dans six sketchs qui nouent et mettent en lumière une véritable histoire teintée de philosophie et de beauté cosmique, sur fond de réincarnation et de poids du passé sur nos actes présents qui influenceront ceux du futur. Tout ceci paraît bien simpliste au regard de Cloud Atlas, tant le film de ce trio bourré de talent nous apparaît tour-à-tour complexe, tiraillé, brouillon et immense. Derrière les mièvreries de certains passages, ou l’intellectualisme suranné qui habite des répliques venues de nul part (« qu’est-ce qu’un océan sinon une multitude de gouttes »), Cloud Atlas parle d’humanité, de spiritualité et nous invite au voyage.

De ce film dirigé par des cinéastes magnifiques dont la prétention est équivalente à l’ambition (il suffit de voir Matrix et Speed Racer pour s’en convaincre), la narration souffre de sketchs irréguliers, dirigés par l’un ou par l’autre. Ils n’ont jamais la même longueur, sont des uniques morceaux de puzzle que notre cerveau volontairement embrouillé devra mettre l’un derrière l’autre, aidé par la seconde partie du film, beaucoup plus fluide et grandiloquente. Si on s’arrêtait effectivement à la première heure, exceptant la beauté visuelle de décors somptueux et divers, il y a de quoi quitter la salle illico-presto. Cette envie est causée par l’étrange sensation d’histoires qui n’ont pas grand-chose à avoir entre elles, nourries d’un imaginaire que l’on aurait du mal à saisir. Le génie tient dans cette faculté d’avoir un film quand le récit avait au moins le potentiel d’une mini-série. Cloud Atlas brasse ainsi les genres, du polar au film SF, de la comédie burlesque au drame romantique, en passant par le film d’enquête ou historique.

Dans cette immensité, on navigue sur un bateau s’amusant des tempêtes pour mieux nous enivrer. Jusqu’à la lumière. Impossible de vous dire quand, mais petit à petit, les connexions se font entre les différents personnages – les acteurs, dont certains maquillages frisent le ridicule, campent une demi-douzaine de personnages différents à travers les âges – la fluidité s’impose et prend la mesure de l’esthétique chiadée, pour servir sur un plateau d’argent, un final traversé d’un souffle épique de toute beauté, jouant avec les émotions, le tout sublimé par un montage ahurissant et une composition musicale à six mains et 30 doigts (Tom Tykwer, Johnny Klimek et Reinhold Heil). C’est fabuleux, grandiose.

Comme un opéra sur grand écran en six actes, Cloud Atlas est une œuvre rare, foutraque, un temps brouillonne, puis lumineuse. Insaisissable bijou cinématographique pseudo-intello, Cloud Atlas s’appuie sur une narration dense amenant un final fabuleux pour finalement nous parler de choses simples. Qu’on l’apprécie ou non, Cloud Atlas n’est pas le type de film que l’on a pour habitude d’admirer ou de détester dans les salles obscures. Il y a vraiment dans ce long-métrage quelque chose de couillu, d’intense, de fou. Boudé par le box-office et une partie de la critique institutionnelle, Cloud Atlas a tous les arguments pour rentrer dans le panthéon des films maudits appelés à devenir cultes. Et pas seulement pour l’ ambition démesurée l’habitant.