Critiques de films

Critique: Dead Man Talking de Patrick Ridremont

Quand un condamné à mort se met à parler et devient saisissant.

 

Affiche belge du film Dead Man Talking
Affiche belge du film Dead Man Talking

20 h. Un couloir de la mort quelque part. William Lamers, dernier détenu d’une prison désaffectée, est condamné au poison pour homicides. La loi ne précisant pas la longueur de sa dernière déclaration, il va, tel Shéhérazade dans Les Mille et Une Nuits, profiter de ce vide juridique et se lancer dans un ultime monologue pour échapper à la sentence. Son exécution qui ne devait être qu’une formalité va alors devenir le plus incroyable des enjeux politique et médiatique au cœur d’une campagne électorale pour le moins étonnante et rocambolesque.

 

 

Le premier long-métrage de Patrick Ridremont (l’ex-mari de Virginie Efira, champion du monde d’impro fin des années 90 et humoriste) est un petit bijou. C’est une œuvre singulière à l’esthétique particulière qui ne devrait pas déplaire au public, public qui a déjà récompensé le film par 3 fois en lui donnant son prix (Namur, Saint-Jean de Luz et La Réunion), preuve, s’il en est besoin, que ce film ne laisse pas indifférent.

 

Après une petite scène d’introduction, le spectateur est directement plongé dans le vif du sujet. La préparation de l’exécution est en route. Le condamné à mort William Lamers est dans sa tenue rayée noire et blanche de prisonnier. Le directeur de la prison s’impatiente. Le gardien de prison va chercher le prisonnier. Le prêtre arrive à la hâte et l’exécution peut commencer. Une seule personne est présente, un journaliste. Lorsqu’on demande à Lamers qu’elles sont ses dernières paroles il dit : « Ca dépend, j’ai droit à combien de temps ? » Le ton du film est donné. La suite ne ressemblera à aucun film.

 

En effet, rien qu’en voyant le pitch, complètement décalé et barré, on sait qu’on va voir un film qui sort de l’ordinaire (c’est un film belge me direz-vous, le surréalisme ça nous connaît). C’est sur que c’est loin d’être banal de voir un condamné à mort qui assure presque le spectacle tous les jours à 20 heures.

 

La majeure partie de l’histoire se passe bien évidemment dans la prison mais Ridremont nous fait aussi découvrir d’autres lieux comme le bureau du gouverneur, la maison du gardien de prison (qui permet de montrer une très belle scène) et d’autres encore. Le film pourrait se passer dans n’importe quel pays, à n’importe quelle époque, on ne le sait pas et on ne s’en préoccupe pas. Et c’est ça qui est bien. Tout ça n’est pas important, pas plus que la peine de mort, le film ne parle pas de ça. Cela va bien au-delà. Bien sur, il y a des critiques faites sur la justice, la peine de mort, la téléréalité mais ce ne sont pas les sujets principaux. Ils servent juste de trame de fond, d’excuse.

 

Au niveau de la mise en scène, ce n’est pas parfait mais c’est très prometteur pour la suite de la carrière de Patrick Ridremont qui alterne subtilement l’intérieur de la prison et l’extérieur mais aussi le passé et le présent, chacune des scènes apportant sa pierre à l’édifice et faisant monter la pression jusqu’au dénouement final. Cela est bien sur écrit mais le montage sert ce but brillamment. Il règne une atmosphère particulière. La photographie est léchée, très vintage et plonge le spectateur dans cet univers étrange, cette histoire complètement surréaliste.

 

Extrait du film Dead Man Talking
Extrait du film Dead Man Talking

Le ton est tantôt dramatique, tantôt comique. Un mélange des 2 que l’on retrouve assez souvent dans les films belges, comme « Eldorado », « Cowboy » ou « La Raison Du Plus Faible » pour ne citer qu’eux. Ce ton mixte apporte de la fraicheur et de la bonne humeur. Malgré les enjeux importants, le spectateur ne doit pas affronter un afflux d’émotions à tout bout de champs, parce que de l’émotion, oui, il y en a. Particulièrement grâce à plusieurs personnages.

 

Le premier est bien sur le héros, William Lamers (Patrick Ridremont lui-même). Il a tué, a été condamné et va être exécuté. Il est tout simplement touchant. De par son parcours, ses accros, sa façon d’être avec les autres.  Malgré ce qu’a fait Lamers, on ne peut s’empêcher d’avoir de l’empathie pour lui. La scène de face à face avec la fille du directeur de la prison est poignante, criante de vérité. Et ce n’est pas le seul. L’autre personnage très émouvant est celui du gardien de prison, interprété par Denis MPunga (une révélation !). Le personnage est là, impuissant face à la justice, face au directeur, face à Lamers. Il est attendrissant. Une scène qui se passe chez lui en révèle beaucoup sur son personnage. Une scène superbe.Le directeur est aussi un personnage particulier. Il n’est pas foncièrement mauvais mais essaie de faire son boulot, aussi sale soit-il. Les autres personnages sont tous plus truculents les uns que les autres : le gouverneur, son équipe, le prêtre,… Ils apportent tous une touche particulière supplémentaire, que ce soit une touche humoristique (qu’ils ont tous un peu) ou dramatique.

 

Au niveau des interprétations, ils sont vraiment tous très bons. Le style que les acteurs utilisent (particulièrement dans l’entourage du gouverneur) est parfois spécial, décalé, ce qui contraste bien avec le drame qui se joue. Et pourtant ça passe très bien. Cette touche légère apporte, comme je le disais plus haut, de la fraicheur et de la bonne humeur à ce film au ton, à la base, plutôt grave. Le héros est donc incarné par le réalisateur, Patrick Ridremont. Il apporte à son personnage une dose de pureté, naïveté mais aussi de réalisme par rapport à la réalité des faits. Un personnage on ne peu plus attachant donc dont les lauriers reviennent à son interprète pour qui ce film est le premier grand projet cinématographique. A ses côtés on retrouve Denis MPunga, la grande révélation du film je trouve. Son personnage de gardien de prison est tellement simple (à prendre dans le sens noble du terme) mais tellement important dans l’histoire de la prison qu’il crève l’écran dès qu’on le voit. MPunga est clairement un acteur à suivre. Dead Man Talking est aussi l’occasion de retrouver François Berléand dans un rôle de mec un peu connard sur les bords mais peut-être pas tant que ça finalement. Berléand s’amuse entre le drame, la comédie et les accès de colère qu’on lui connaît si bien, un régal. Jean-Luc Couchard est fidèle à lui-même et livre, une fois encore, une prestation excellente. Enfin, je ne peux parler de ce film sans mentionner Christian Marin dont c’est le dernier film. Le célèbre interprète de Laverdure joue ici le rôle du prêtre, un personnage assez truculent il faut bien le dire. Une belle prestation pleine de délicatesse.

 

L’avis : Dead Man Talking est incontestablement un film à voir et ne laissera personne indifférent. Il est un des porte-drapeaux de la nouvelle-vague wallonne qui promet encore de belles choses différentes avec des films comme « Une Chanson Pour Ma Mère » ou bien « Le Monde Nous Appartient ». Vous l’aurez donc compris je pense, ce film est un véritable coup de cœur, loin des clichés du cinéma social typique des frères Dardenne.