Critiques de films, Drame

Critique : Despues de Lucia, de Michel Franco

Avec Despues de Lucia, le mexicain Michel Franco signe un film aussi fort que dérangeant, en dressant une peinture alarmiste de la société mexicaine.

 

Affiche du film Despues de Lucia, de Michel Franco
Affiche du film Despues de Lucia, de Michel Franco

 

 

Lucia est morte dans un accident de voiture il y a six mois ; depuis, son mari Roberto et sa fille Alejandra, tentent de surmonter ce deuil. Afin de prendre un nouveau départ, Roberto décide de s’installer à Mexico. Alejandra se retrouve, nouvelle, dans une classe. Plus jolie, plus brillante, elle est rapidement la cible d’envie et de jalousie de la part de ses camarades. Refusant d’en parler à son père, elle devient une proie, un bouc émissaire.

 

 

Michel Franco n’est sûrement pas un type pessimiste. Pourtant le final de Despues de Lucia, coincé entre le dépit d’une vengeance et le constat alarmé, laisse songeur. Adepte des sujets forts, le cinéaste mexicain racontait l’inceste et la reconstruction dans son dernier film, Daniel & Ana, où Franco filmait avec désespoir un frère et sa sœur enlevés à Mexico et contraints par leurs ravisseurs de coucher ensemble devant la caméra. Mexico sera le nouveau théâtre de l’horreur silencieuse, celle que subira Alejandra (et son père implicitement), fraîchement installée à Mexico pour y faire le deuil d’une mère décédée. La douleur sous toutes ces formes, Michel Franco connaît et surtout la maîtrise à merveille. Pas de larmoyant, ni de pathos. Despues de Lucia fonctionne sur l’atrocité du suggestif avec une modernité sans faille, où vidéos amateurs se marient avec un réalisme de situation déroutant. Le viol filmé dans un coin d’une salle de bain alors que de l’autre côté de la porte, les camarades consentants d’Alejandra font la fête ; un bizutage des plus horribles en plein milieu d’une classe où la jeune fille est forcée à ingurgiter un gâteau dont on vous passera la teneur. Le regard cruel de Franco est celui du témoin impuissant, comme le spectateur coincé au fond de son siège, la gorge nouée par ce qu’il découvre à l’écran, le râle difficile.

 

Extrait du film Despues de Lucia (2012)
Extrait du film Despues de Lucia (2012)

 

Dans Despues de Lucia, Franco filme l’impuissance, raconte avec lenteur le deuil pour verser ensuite dans l’obscénité inimaginable alors que la situation n’a déjà rien d’enviable. Et personne ne bougera ne serait-ce que le petit doigt pour s’insurger, pas même la victime qui réalise que le deuil et le passé sont des supplices bien plus importants. En filmant les frustrations d’un pays à travers le portrait de cette adolescente moderne, Franco tire sur la sonnette d’alarme sans pour autant exposer son questionnement directement. Il le suggère, à l’image d’un long métrage qui dérange et en même temps touche profondément par le traitement juste d’un sujet complexe et souvent banalisé à l’écran. Dans une société de mœurs, c’est un Mexique bousculé par la modernité nécessaire, les nouvelles communications affrontant des générations où les règles catholiques et la figure patriarcale régnaient en maître. Alors au-delà de l’horreur, ce portrait allégorique est-il empreint de réalisme ? La réponse, le spectateur européen ne la possède sûrement pas plus que nous d’ailleurs. Enfin, l’autre fait d’arme de Michel Franco est de diriger à merveille la parfaite inconnue Tessa Ia, sublime et poignante dans la peau de cette adolescente martyre.

 

L’avis : Despues de Lucia, dans le traitement difficile d’une réalité insoutenable, va au-delà de la gêne pour nous servir l’ignominie au travers d’un tableau pessimiste sur une société au bord de l’explosion. Irrésistiblement déroutant, un coup de massue.