Critiques de films, Drame

Critique : Detachment, de Tony Kaye

Après avoir ébloui le grand public en 1999 avec American History X, puis signé un documentaire-référence sur l’avortement avec Lake of Fire, Tony Kaye revient avec un brûlot inabouti, Detachment, porté par l’excellent Adrien Brody.

 

 

 

Affiche du film Detachment, de Tony Kaye
Affiche du film Detachment, de Tony Kaye

 

 

Henry Barthes est un professeur remplaçant. Il est assigné pendant trois semaines dans un lycée difficile de la banlieue new-yorkaise. Lui qui s’efforce de toujours prendre ses distances va voir sa vie bouleversée par son passage dans cet établissement…

 

 

Tony Kaye, un cinéaste (mais également musicien) qui derrière des allures de prophète moderne, est honni par Hollywood. L’histoire remonte déjà à une bonne dizaine d’années, à l’époque où le réalisateur britannique signait un futur film culte, American History X. Un final cut en objet central de l’embrouille, l’égocentrisme de Kaye fait le reste, et le cinéaste ne profitera pas réellement du succès public et critique de son film. Mais dans le même temps, il continue d’explorer le monde de l’avortement, sujet pour lequel il prépare un documentaire ample, Lake of Fire, qui sortira en 2006, après 15 années de travail épique. Après le racisme et son engrenage fatal, puis l’avortement aux États-Unis, il se penche donc sur l’éducation. Avec Detachment, il signe une critique acerbe du système éducatif américain, déguisée derrière l’histoire attachante d’un homme. A quelques encablures près d’un procédé qu’il avait utilisé pour American History X, avec le succès qu’on lui connait.

 

 

Sauf qu’avec Detachment, Tony Kaye n’invente rien. Il surfe sur un sujet déjà bien rabâché dans le cinéma américain. En 1995, John N. Smith signait Esprits Rebelles, sur le combat d’une enseignante qui tente de donner un avenir à ses élèves. La question se pose de nouveau en 1999, dans un larmoyant édulcoré, avec Ecrire pour exister, où Hilary Swank joue les débutantes sensibles dans un lycée difficile plus habitué aux bagarres de clans qu’à la lecture de grands classiques littéraires. Enfin, l’enseignant fait de nouveau l’objet d’un film, avec Half Nelson, où cette fois-ci, Ryan Gosling interprète un prof toxicomane et récolte au passage une nomination à l’Oscar du meilleur acteur. Autant dire que les fortunes furent diverses, le sujet traité sous les angles ou presque. Mais le constat restait le même : le système américain accuse de grosses faiblesses, et parfait un cercle vicieux où des milliers de jeunes issus de quartiers difficiles s’encroutent dans un présent sans avenir. Tout est lié, l’éducation n’est qu’un maillon de la chaîne, et à l’intérieur, quelques courageux prennent leur courage à deux mains pour tenter un petit quelque chose, insuffler un nouvel esprit, réagir à la place d’un système qui ne va, bien sûr, pas les soutenir.

 

Extrait du film Detachment (2012)
Extrait du film Detachment (2012)

 

 

Detachment constate, mais ne propose pas grand-chose. Depuis American History X, Tony Kaye s’est aguerri en natation cinématographique. Il brasse beaucoup. Son film est beau, se veut véridique, son histoire est touchante, sa mise en scène est tout aussi intéressante. Mais si Detachment accuse beaucoup, il ne propose pas grand-chose, au-delà de l’histoire qui sert de fil rouge. Son propos : tout doit changer, le système, la mentalité, il faut redéfinir l’éducation moderne. Ca brasse large. Quelques solutions sont évoqués à la volée dans l’histoire qui encadre et illustre ce propos. Adrien Brody incarne un personnage isolé dans la vie, détaché comme l’indique le titre. Son isolement est dû à une société qui a prouvé ses limites. Un parallèle est donc à effectuer avec les jeunes du lycée dans lequel il effectue un remplacement. Henry Barthes (Adrien Brody) va y changer des choses, à sa manière, comme s’il incarnait un ras-le-bol pointant une société qui ne cesse d’ostraciser une partie d’un peuple innocent. Dans cette histoire, il va donc changer l’avenir d’une ado prostituée, tentant de la remettre sur « le droit chemin », comme un père qu’il n’a jamais été. En parallèle, dans sa manière d’enseigner, d’une façon droite, directe, franche et sans tabou, il va également captiver son auditoire, l’intéresser.

L’intérêt de cette forme d’éducation –rapide certes- est de confronter les problèmes de chacun, de mettre en exergue des solutions d’avenir, de proposer un projet pédagogique solide. L’enseignant se retrouve très seul, contre vents et marées, et il va forcément essuyer des échecs, parce qu’il n’est pas soutenu. Son action reste mineure face l’ampleur de la tâche, d’où l’impression de ressortir de ce film avec des propos qui brassent dans le vent. Detachment se rattrape alors en deux points. D’une part, l’aspect physique, faussement indé, mixant à la fois les dessins du cinéaste à base de craies sur tableau noir (deux objets qui font le lien entre l’enseignant et l’étudiant), et les vraies interviews d’enseignants, pour amener un côté véridique à son propos. De l’autre côté, la performance d’Adrien Brody, qui est dirigé pour nous toucher au travers d’un personnage fort, tout comme Norton et Furlong dans le premier long-métrage du réalisateur britannique. Sa justesse et ses facultés à faire monter rapidement les émotions auront probablement raison de bon nombre de spectateurs.

 

L’avis : Dans un brûlot social engagé qui parle de jeunesse lâchée par le système éducatif et de problèmes sociaux en tous genres, Detachment n’est pas sans rappeler le style d’American History X. Le film réussit dans le rythme et l’émotion, mais laisse pourtant sur sa faim. Il constate sans réellement proposer, laissant l’impression d’être bâclé. Mais si c’était aussi cela le système éducatif américain ?