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Critique : Fruitvale Station, de Ryan Coogler

L’événement qui a frappé l’Amérique à l’aube de 2009 se suffisait à lui-même. Le film, dans son ambiguïté, également.

 

Affiche du film Fruitvale Station, de Ryan Coogler
Affiche du film Fruitvale Station, de Ryan Coogler

 

Le 1er janvier 2009 au matin, Oscar Grant, 22 ans, croise des agents de police dans la station de métro Fruitvale, San Francisco. Le film raconte les vingt quatre heures qui ont précédé cette rencontre.

 

 

Un an après sa présence remarquée à Sundance – dont il ressortira avec de beaux lauriers – Fruitvale Station arrive enfin à quai, la salle obscure. Fort de son étiquette « tiré de faits réels », le film de Ryan Coogler (jeune réalisateur à peine sorti de l’école lorsqu’il se présente devant Forest Whitaker, sensiblement intéressé par le projet) nous met d’emblée dans le vif du sujet, qui bien que casse-gueule, est plus que digne d’intérêt. Dès l’introduction, faites de véritables images fruits des films de téléphones portables ayant capté la scène en symbolisant l’impuissance du témoin, puis derrière, le goût du spectateur pour le spectacle morbide et réaliste, nous voici dans le dur. Comment ce jeune homme ordinaire se retrouve dans cette situation tragique ?

 

Extrait du film Fruitvale Station (2014)
Extrait du film Fruitvale Station (2014)

 

Cette dérive humaine – bavure diront certains, voire maladresse comme pour la justice américaine – Ryan Coogler ne l’explique. Le film reste engagé par la seule force de l’image, et c’est le portrait de ce héros ambigu qui intéresse le jeune cinéaste, qui se sent à la fois proche de lui (il avait sensiblement le même âge à cet époque et connaît très bien les lieux du drame comme le quartier de Grant), et en même temps distant, en cherchant à comprendre qui il était. Que voit-on si ce n’est un jeune adulte en proie à ses contradictions, couplées aux labeurs quotidiennes et la réalité d’une société qui marginalise et stigmatise. On découvre un père de famille, papa-poule et rempli de désirs d’avenir pour cette petite fille qu’il aime, un homme amoureux tiraillé par le désir d’ailleurs et la méfiance envers ses propres sentiments,  un délinquant fataliste ; Sa mère valeureuse (Octavia Spencer) qui tente de lui montrer ce droit chemin qu’il n’arrive pas à prendre ; Sa copine (Melonie Diaz) qui lui donne un équilibre inconscient. Durant les 24 ultime heures de souffle qui lui reste, on va également découvrir un homme au fond du gouffre, paré à la rédemption. Il voulait respirer la vie et démarrer un nouveau chapitre de la sienne. Le livre s’est arrête brutalement.

 

Extrait du film Fruitvale Station (2014)
Extrait du film Fruitvale Station (2014)

 

De toute évidence, on se dit qu’il fût facile pour Ryan Coogler de rendre Oscar Grant attachant. C’est pourtant ce même personnage qui a divisé l’Amérique au lendemain du drame. Pourquoi celui que certains voyaient comme un martyr, d’autres comme un caïd prisonnier et acteur d’un cercle vicieux, deviendrait ici un être attachant par le prisme d’une caméra. En interpellant son spectateur et tout en prenant parti, le cinéaste ne semble pas avoir édulcoré la réalité, mais montre par la simplicité d’une caméra à l’épaule et le talent devant celle-ci d’un Michael B. Jordan fabuleux, que l’ordinaire peut devenir extraordinaire. Fruitvale Station est un film coup de poing, il interroge, illustre les défauts de cette Amérique en proie à ses clivages, la justice à deux vitesses (comment l’homme qui l’a tué peut aujourd’hui être libre ?), et bouleverse avec ses nuances, sa narration, et son point de vue, à hauteur d’hommes.