Critiques de films, Drame, Science-fiction

Critique : Holy Motors, de Leos Carax

Leos Carax signe un retour tonitruant avec son incroyable Holy Motors, œuvre à la beauté étonnante aussi ennuyeuse qu’insaisissable. Chronique.

 

 

Affiche du Holy Motors, de Leos Carax
Affiche du Holy Motors, de Leos Carax

 

De l’aube à la nuit, quelques heures dans l’existence de Monsieur Oscar, un être qui voyage de vie en vie. Tour à tour grand patron, meurtrier, mendiante, créature monstrueuse, père de famille… M. Oscar semble jouer des rôles, plongeant en chacun tout entier – mais où sont les caméras ? Il est seul, uniquement accompagné de Céline, longue dame blonde aux commandes de l’immense machine qui le transporte dans Paris et autour. Tel un tueur consciencieux allant de gage en gage. À la poursuite de la beauté du geste. Du moteur de l’action. Des femmes et des fantômes de sa vie. Mais où est sa maison, sa famille, son repos ?

 

 

« Je continue comme j’ai débuté : pour la beauté du geste ». Ce Mr Oscar, avatar de Leos Carax sera l’objet cathartique du cinéaste, véritable marionnette et acteur du nouveau délire d’un réalisateur maudit qu’on attendait plus. Holy Motors, film avec le cœur et la chair de Carax, se veut être un hommage au cinéma. Tel un film-somme, Holy Motors représente tout ce que peut être Leos Carax en termes de marginalité et de maîtrise. Son ultime film se détache de ses précédents – parmi lesquels Les Amants du Pont Neuf ou encore Boy meets Girl son premier film -autant qu’il s’en rapproche. Nul ne peut contester par exemple les références évidentes de Carax à son propre cinéma. Les Amants du Pont Neuf, petit bijou de singularité et d’émotion, se retrouve dans Holy Motors comme si le film s’était regardé dans un miroir du temps et y a vu une sorte d’évolution. Ainsi, le premier personne qu’incarne Denis Lavant – une sorte de mendiant – n’est pas sans rappeler celui qui titube dans le centre de Paris avant de s’effondrer dans Les Amants du Pont-Neuf. Constat plus délicieux encore, lorsque Mr. Oscar retrouve une femme fatale jouée par Kylie Minogue à la Samaritaine, que l’on voit constamment d’en arrière dans le film précédemment cité : cette scène, magnifique soit dit en passant, pourrait très bien être une sorte de fin alternative à celle où une Binoche pimpante retrouve un Lavant fraîchement sorti de sa geôle. Enfin, l’un des personnages campés par Mr. Oscar, Merde, a déjà été utilisé auparavant. En effet, l’homme incarnait la peur du terrorisme et la laideur de l’étrange dans le segment du film Tokyo !

 

Extrait du film Holy Motors (2012)
Extrait du film Holy Motors (2012)

 

On pourrait en écrire bien des mots sur cet étonnant film, tant il multiplie les références. C’est ça pendant 1h50 : Carax se regarde le nombril, il aime ça, nous aussi. Il peut bien, ce réalisateur maudit traîné dans la boue au sommet de sa carrière, la faute à un caractère bien trempé et des manières qui ne plaisaient pas forcément dans un monde régit par les conventions. Oui mais voilà, les conventions, on s’en balance un peu et à l’heure où le public cherche de la fraîcheur dans les salles obscures – non par pour des raisons de climat extérieur – Leos Carax revient sur le devant de la scène avec ce film expérimental. Alors, forcement, il est encensé, porté aux nues. Ce ne serait que justice, pensez-vous.

 

Le cinéma marginal – et beau – se fait si rare de nos jours que Holy Motors fait un peu objet de film répulsif, tant il fascine. Comme un maître passé dans l’art d’expérimenter toujours un peu plus dans son cinéma, Carax bouge les codes, les torture pour mieux les réinventer. Une scène résume cette étrange sensation, lorsque Lavant se retrouve en acteur de la motion capture afin de donner vie à une cyber-créature. Face à une contorsionniste, l’acteur se prête à un exercice physique fascinant, en même temps qu’il est l’objet d’une sublime expérimentation.

 

Extrait du film Holy Motors (2012)
Extrait du film Holy Motors (2012)

 

 

Il est étonnant de voir comment Carax s’en tire avec Holy Motors, qui n’était pas franchement le film rêvé par le réalisateur. Ce long métrage est né de son « impuissance à monter plusieurs projets ». Conséquence, le bonhomme doit faire avec un casting de son rang et un budget plus moindre. Holy Motors n’est reste pas moins ambitieux dans cette volonté d’étonner et de repousser des limites. Et même si ce film egocentré accuse certaines longueurs ou scènes incongrues, il en ressort une expérience étonnante qui introduit le spectateur aussi bien physiquement que psychologiquement. Loin d’un académisme récurrent dans le septième art, Carax signe un retour tonitruant. Mais sans sa muse au visage buriné, Denis Lavant, rien n’aurait été possible. L’acteur irradie, tant sa maîtrise physique et actorale impressionne. Il campe un homme qui comme Carax doit toujours faire plus original dans son travail, pour la beauté du geste. L’action et l’originalité comme moteurs sacrés. Cet incroyable duo sublime un film en se posant comme les maîtres d’une expérimentation dont eux seuls ont le secret.

 

 

L’avis : Holy Motors se pose comme un long métrage expérimental qui détonnera dans le paysage cinématographique français actuel. Original dans sa construction comme dans son déroulé, le film de Leos Carax brille par cette faculté à proposer de l’inattendu et repousser un cinéma convenant et convenu que Carax fuit depuis le début de sa carrière. Le cinéaste maudit manquait au cinéma marginal. Le mal est désormais réparé.