Critiques de films, Documentaire

Critique : Into The Abyss, de Werner Herzog

Cinéaste de l’humain, Werner Herzog s’est emparé d’un effroyable fait divers, symbole d’une civilisation américaine en perdition, dans Into The Abyss.

 

Affiche du film Into The Abyss, de Werner Herzog
Affiche du film Into The Abyss, de Werner Herzog

 

Le 24 octobre 2001, dans la petite ville de Conroe au Texas, Jason Burkett et Michael Perry, en quête d’une voiture à voler, abattent de sang-froid Sandra Stotler, son fils Adam et l’ami de ce dernier, Jeremy. Retrouvés puis arrêtés, les deux jeunes hommes, âgés d’à peine 19 ans, sont condamnés : Burkett à la prison à perpétuité, Perry à la peine capitale.
Le 1er juillet 2010 le cinéaste Werner Herzog interviewe Michael Perry, huit jours avant son exécution.
Suite à cette rencontre, il retourne sur les lieux du crime, interroge les enquêteurs, consulte les archives de la police, discute avec les familles des victimes et des criminels, rencontre un ancien bourreau du couloir de la mort. Non pour juger mais pour essayer de comprendre.
Au-delà du fait divers, Herzog nous entraine dans une enquête sur l’Amérique et les profondeurs de l’âme humaine.

 

Un conte sur la mort, un conte sur la vie. Le sous-titre se cachant derrière Into The Abyss en dit tout autant que le titre lui-même. Werner Herzog, avec ce documentaire très particulier, oscillant entre la reconstitution d’un meurtre et le désuet plaidoyer contre la peine de mort, livre un sombre travail sur la détresse humaine et l’envers du décor au milieu d’une civilisation américaine obsédée par la notion de violence, ultra présente, pour preuve ce documentaire. Académique sur la forme (musique abusive, larmoyant un poil surligné), Into The Abyss sait susciter l’émotion – on reprochera notamment au réalisateur toutes ces scènes complaisantes où les proches de victimes brandissent les portraits de ces dernières – et repose sur la brillante faculté qu’a Herzog à faire parler l’humain vu par l’homme. Refusant le documentaire politisé, l’incroyant Herzog ne se prive pourtant pas d’exposer son point de vue – dont on se serait passé, aussi respectable soit le metteur en scène – tout en offrant une vision unique et nuancée de l’homme dans ses retranchements, face au temps, à la mort et ses responsabilités. Irrégulier, Into The Abyss dispose pourtant de nombreuses scènes glaçantes, et postule à ne glorifier ni les prisonniers (en ne portant aucune jugement de valeur si ce n’est le Mal de l’acte) ni les victimes. C’est dans ses moments particuliers, où le stade de l’émotion est aisément dépassé pour ne laisser parler de la détresse humaine sous toutes ses formes, que Werner Herzog excelle et touche. Le propos n’est pas dénué d’intérêt, mais l’engagement et la volonté assez pathos du réalisateur à mettre en exergue la douleur en surlignant cette dernière (l’introduction avec le pasteur est à la fois poignante et lourde) font d’Into The Abyss une œuvre inégale.