Critiques de films, Documentaire

Critique : Journal de France, de Claudine Nougaret et Raymond Depardon

Le photographe-réalisateur Raymond Depardon et sa compagne Claudine Nougaret signent un carnet de voyagre, où se mêlent des images d’archives passionnantes entrecoupant une ultime pérégrination du photographe.

 

Affiche du film Journal de France, de Claudine Nougaret et Raymond Depardon
Affiche du film Journal de France, de Claudine Nougaret et Raymond Depardon

 

 

 

Il souffle une brise de fin sur Journal de France. Avant de signer la photographie officielle du Président de la République François Hollande, Raymond Depardon entreprend un dernier docu-témoignage, sorte de film-somme, découpé en deux. D’un côté, un vieil homme sur les routes d’une France profonde accompagné de son vieux compagnon, l’appareil photo. Il saisit des endroits futiles, un carrefour, un bar, une station service… Un truc de retraité sûrement. Ces pérégrinations n’ont pourtant rien d’anodines. Depardon, homme de voyage connaît plus la France de l’extérieur, celle des anciennes colonies. Comme il le dit si bien, « je connais mieux Djibouti que la Meuse ». Un postulat qui justifie une telle entreprise, l’homme seul face à son passé sur des terres qu’il ne connaît que trop mal et qui appartiennent pourtant à son propre pays. Il pose un regard modeste sur sa vie, sans jamais rentrer dans les détails. Ça, c’est le boulot de sa compagne qui, en l’absence du monsieur, jette un regard aux vieux films emballés dans les cartons du grenier, histoire de découvrir un peu l’histoire ample de Depardon. Quoi de mieux qu’une narration venue de celle qui le connaît le mieux.

 

Extrait du film Journal de France (2012)
Extrait du film Journal de France (2012)

 

C’est forcément égocentrique, sans pour autant être vide d’intérêt. Le passage à l’archive est passionnant, bien que fourre-tout. On veut tout connaître sur Depardon, et ce semblant de construction chronologique maintient notre intérêt. Ces films d’archives sont tous, sans exception, d’une beauté rare. Du Biafra à Suez en passant par un hôpital psychiatrique sur une île vénitienne, le moindre petit secret y passe. Oui mais voilà, le pont entre chaque archive n’est pas toujours solide, si bien qu’après l’hallucinant passage chez les fous délaissés de Venise, on déboule sur une vidéo d’ouverture mettant en scène Nelson Mandela dans une minute de silence respectée au centième de seconde près. Quel rapport ? Le regard de l’homme quel qu’il soit, telle sera la réponse. Depardon s’est fait au fil des années le témoin des évolutions historiques, politiques et sociétales. Sa caméra et son objectif de photo n’ont eu de cesse de capter la rareté, d’une réunion improbable dans l’entre-deux tours de la campagne de Giscard avant son élection, jusqu’à une immersion aux urgences psychiatriques de l’Hôtel-Dieu, sans oublier le passage par la geôle lorsque Depardon filme à Prague l’insurrection face au communisme autoritaire de Staline. Pionnier engagé dans la photographie – son collectif est à son image – c’est le socialiste François Hollande qui lui rend un ultime hommage en lui offrant la photo officielle. C’est pourtant dans le quelconque que l’artiste a su tirer le meilleur de son travail : la distance entre deux êtres, comme lorsque Depardon se fait couper les cheveux chez un coiffeur qui officie exclusivement pour les hommes. Le passage est anodin, et pourtant là encore, Depardon est en train de tracer le chemin entre l’artiste et la minorité menacée, ce qui est finalement, le meilleur résumé de sa riche carrière.

 

 

L’avis : Raymond Depardon a filmé le bruit, la fureur, la colère et la douleur dans un passé lourd et captivant. Son Journal de France n’arrive pas à retranscrire toute la puissance d’une histoire, mais se pose en documentaire suffisamment beau, intrigant et empli de métaphores. Une catharsis fourre-tout réunissant deux films, qui on le voit, ne sont pas suffisants pour retranscrire au mieux une histoire riche, celle d’un homme témoin de son temps.