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Critique : La Dame de Fer, de Phyllida Lloyd

Après John Edgar Hoover vu par Clint Eastwood, c’est Margaret Thatcher qui capte toutes les attentions dans La Dame de Fer, de Phyllida Lloyd. A l’instar Leonardo DiCaprio, Meryl Streep y est prodigieuse, mais le film manque d’envergure, de point de vue et finit par survoler son sujet.

 

 

Affiche du film La Dame de Fer, de Phyllida Lloyd
Affiche du film La Dame de Fer, de Phyllida Lloyd

 

 

Margaret Thatcher, première et unique femme Premier ministre du Royaume-Uni (de 1979 à 1990), autrefois capable de diriger le royaume d’une main de fer, vit désormais paisiblement sa retraite imposée à Londres. Agée de plus de 80 ans, elle est rattrapée par les souvenirs. De l’épicerie familiale à l’arrivée au 10 Downing Street, de succès en échecs politiques, de sacrifices consentis en trahisons subies, elle a exercé le pouvoir avec le soutien constant de son mari Denis aujourd’hui disparu, et a réussi à se faire respecter en abolissant toutes les barrières liées à son sexe et à son rang. Entre passé et présent, ce parcours intime est un nouveau combat pour cette femme aussi bien adulée que détestée.

 

 

Le biopic est malade. Il est à la mode certes, mais il essaye tant bien que mal de cacher une sorte de gangrène qui pourrait lui coûter sa jambe servant d’appui. De nos jours, il semble plus facile de s’imprégner d’un passé bien réel, écrit et réécrit par nombre d’historiens, écrivains, politiciens ou journalistes. Comme ces personnages ont marqué l’Histoire, le cinéma se dit qu’il y a de la place pour en faire des films forts, avec des acteurs au sommet. La Dame de Fer est l’un d’eux. Meryl Streep retrouve Phyllida Lloyd (qui l’avait dirigée dans Mamma Mia !) et campe Margaret Thatcher, l’une des plus grandes figures politiques de Grande-Bretagne. Cette dernière a dirigé son pays « d’une main de fer » pendant 11 ans, 6 mois et 24 jours, de 1979 à 1990, bousculant les codes sociaux et politiques.

 

A l’image de J. Edgar, dernier biopic à traiter son sujet fleuve sur la pointe des pieds, La Dame de Fer manque de point de vue, et surtout de cohérence historique. Celle qui a occupée également une bonne moitié de mon mémoire de Master, celle que le journal soviétique qualifie de « Dame de Fer » en 1976, fait l’objet d’un biopic attendu. Imaginez donc l’impatience qui était la mienne. En apparence, le film de Phyllida Lloyd veut, comme de nombreux documentaires réalisés auparavant, tracer un portrait sans concession de cette étonnante femme politique. La prise de position face au personnage semble inévitable, en plus de garder une cohérence chronologique, de manière à captiver le spectateur. Au-delà des idéaux politiques, si Phyllida Lloyd arrivait à doubler son film d’un portrait fidèle et engagé de Margaret Thatcher, doté en plus d’une belle enveloppe physique, La Dame de Fer pouvait rejoindre Le Discours d’un Roi, dernier biopic britannique à avoir séduit le public. Ce dernier manquait d’ailleurs de quelques arguments historiques qui auraient pu pimenter son propos, mais il s’était rattrapé sur la singularité de son récit, l’émotion de l’histoire et la performance de haut rang des acteurs, Colin Firth en tête. Alors forcément, un tel biopic suscite l’attention, l’envie de se trouver face à une réelle œuvre. Au début du film, Margaret Thatcher est montré une femme vieillissante, en proie à la démence et aux hallucinations, femme seule, toujours prisonnière de son ancien statut, celui de Premier ministre, qu’elle a occupé pendant 11 ans. Les doutes s’installent alors…

 

Extrait du film La Dame de Fer (2012)
Extrait du film La Dame de Fer (2012)

 

 

Peut-on apprendre quelque chose sur ce film ? La Dame de Fer peut-il servir de source fiable si on veut échanger autour du cas Thatcher ? Absolument pas ! Le déroulé est brouillon, se centre autour de quelques faits historiques plus ou moins clairs (l’attentat du Grand Hôtel de Brighton en 1984, la guerre des Malouines en 1982). Le récit mélange ses événements sans réelle chronologie, ni même cohérence narrative. En aucun cas ces événements ne servent à définir le personnage ou à illustrer une prise de position. Et lorsque cela semble le cas, la réalisatrice nous ramène dans le présent et casse le rythme, et par la même occasion, un semblant de propos engagé. Ainsi l’attentat de Brighton était le symbole d’une position politique évidente de l’IRA, mouvement que condamnera à plusieurs reprises le Premier ministre. Mais attention, le sujet est encore chaud, il ne faut aucun engagement politique clair. On survole le sujet.

 

Survoler, tout un art. Comme ce scénario le fait si bien sur le libéralisme économique incarné par cette pensée qu’est le thatchérisme -quasiment aucun mot là-dessus. Illustrer par des images d’archives –tellement plus facile- les mouvements de grèves et d’émeutes qui jalonnèrent les mandats de Thatcher, avec pour fond sonore des symboles musicaux de l’anti-Thatcher (Morissey voulait la guillotiner par exemple), montre ses limites. On donne à montrer ce que le public peut trouver avec plus de pertinence dans un documentaire. Prenons par exemple celui de William Karel, intitulé « Mais qui a tué Maggie », et qui bien que centré sur la chute de Thatcher, rassemble trois fois plus d’informations (faits ou traits de caractères de la personne) que la fiction de Phyllida Lloyd. En somme, La Dame de Fer montre. Mais il montre mal. On se retrouve face à un enchaînement de souvenirs, livrés pêle-mêle, sans réel lien historique. La cinéaste se garde de toute opinion politique, forçant ainsi le spectateur à ne pas en avoir non plus.

 

Plutôt que de traîner en lourdeur sur le personnage historique que fût Thatcher, Phyllida Lloyd angle son film autour de la personnalité, l’humain qui se cache derrière Maggie Thatcher. Loin d’être une mauvaise idée, si cette dernière est exploitée avec brio et intérêt. Thatcher est vue comme une femme seule face à la mort qui s’approche, se remémore ses souvenirs, le temps où, jadis, elle était cette femme au caractère bien trempé, cette femme directe qui osa défier un univers redoutable. Mais derrière une très belle BO de Thomas Newman, le scénario patine une fois de plus. Il faut au moins une dizaine de plans pour nous montrer qu’elle est la seule femme dans un monde politique peuplée d’hommes, qui ne cessent de la dénigrer. Pourquoi ? La chose est évidente, dès les premières scènes. Alors pourquoi surenchérir, perdre du temps sur un sujet, au détriment d’un autre qui aurait apporté plus d’informations, et creuser un peu plus le personnage. Le déroulé narratif n’oublie pas non plus de montrer la relation extrêmement forte –bien que peu passionnelle- entre Margaret et Denis Thatcher, dont la mort en 2003 l’affectera profondément. Phyllida Lloyd utilise le personnage de Denis Thatcher (l’excellent Jim Broadbent) en le faisant intervenir tel un fantôme, continuant de hanter le présent de la vieillissante Margaret. Il amène un décalage « amusé », sert d’appui à la narration via les échanges qu’il a avec sa femme. Il est une sorte de rupture par rapport à l’ambiance du film, et ne semble jamais réellement trouver sa place.

 

Extrait du film La Dame de Fer (2012)
Extrait du film La Dame de Fer (2012)

 

 

La seule véritable attraction du film n’est autre que Meryl Streep. Une ressemblance frappante, une performance éblouissante, une justesse dans le jeu, les mimiques de cette femme politique, l’intonation de sa voix… Meryl Streep brille et occupe quasiment tous les plans. Lloyd la sublime, aussi bien vieille (soulignant le travail du maquillage) que jeune. L’actrice lui confère ensuite une stature, une force. D’autant que Meryl Streep est une habituée des personnages aux caractères bien trempés, du Choix de Sophie (1982) à Lions et Agneaux (2007), sans oublier Out of Africa (1985) ou encore Le Diable s’habille en Prada (2006). Le point commun : des personnages forts en apparence, rongés par des faiblesses intérieures, toujours haut en couleur et tout simplement attachant. La beauté et la classe de Meryl Streep confèrent au film une réelle dimension, une vraie performance pour cette actrice américaine qui devait coller au plus près cet historique personnage britannique qu’est Margaret Thatcher.

 

Il y a tant à dire sur Margaret Thatcher, qu’un seul film ne pourrait suffire, surtout lorsqu’on s’attaque à sa vie, et non à ses mandats en tant que Premier ministre. Une mini-série ou un film fleuve, avec un réel parti pris, aurait été bien plus intéressant à analyser. Quelle était la volonté première ? Séduire un public plus large encore, livrer sur un plateau royal la performance de Meryl Streep, ou simplement introduire le spectateur dans l’histoire de Margaret Thatcher…

 

L’avis : A défaut d’avoir un réel biopic historiquement enrichit et psychologiquement poussé, La Dame de Fer reste en surface de son sujet, comme une sorte d’introduction évasive avec une problématique floue. Fort heureusement, Meryl Streep campe une sublime Margaret Thatcher, imitée à la perfection et d’une justesse très droite, relevant le niveau d’un biopic bien terne.