Critiques de films, Drame, Romance

Critique : Laurence Anyways, de Xavier Dolan

Pour son troisième long métrage, le jeune prodige Xavier Dolan nous sert un film-fleuve où transsexualité et crise d’identité sont les maîtres-mots d’un cinéma chic et engagé à la fois.

 

Affiche du film Laurence Anyways de Xavier Dolan
Affiche du film Laurence Anyways de Xavier Dolan

 

Laurence Anyways, c’est l’histoire d’un amour impossible.
Le jour de son trentième anniversaire, Laurence, qui est très amoureux de Fred, révèle à celle-ci, après d’abstruses circonlocutions, son désir de devenir une femme.

 

En 2009, il se révélait au Festival de Cannes à la Quinzaine des réalisateurs avec son film coup de poing, J’ai tué ma mère, une chronique dramatique où Dolan explorait et décortiquait une relation violente et attachante entre une mère et son fils unique. Naissait alors un style tout particulier entre sens inné de la mise en scène et scénario travaillé. Tous les regards se tournent ensuite vers un deuxième long métrage contant avec style kitsch les relations sentimentales de trois jeunes adultes. Cette fois-ci, Dolan se centre sur un sujet sous-jacent à son premier long, à savoir la liberté sexuelle et le regard des autres sur soi.

 

Extrait du film Laurence Anyways (2012)
Extrait du film Laurence Anyways (2012)

 

Si le film est plus irrégulier et à juste titre moins bien accueilli, Xavier Dolan réexploite de nouveau ses thématiques dans une autre histoire qui donne lieu à ce troisième long métrage, plus fleuve – 2h40 en tout – Laurence Anyways. Teinté de romantisme et d’ambiances pop new wave, le film se plonge avec vigueur et précision dans un sujet difficile dont l’écho rebondit jusqu’à aujourd’hui. La transexualité et la remise en question aussi physique que psychologique d’une identité, Laurence. Son histoire permet d’exploiter à la fois un penchant intimiste (le regard de la famille, l’imbrication de sa petite amie) et social (l’homme face à la société). Comme un avant-gardiste face au temps et aux conventions, Laurence Alia mène une quête initiatique pour accepter les regards, mais soi-même. Un film fort et émouvant, dont les longueurs permettent avec sensibilité et précision de mieux décortiquer ce sujet complexe qui s’étale ici sur une durée de dix ans.

 

Extrait du film Laurence Anyways (2012)
Extrait du film Laurence Anyways (2012)

 

Dans une forme de continuité, Dolan parle encore et toujours de lui. La transexualité ne le concerne pas directement, mais c’est ici le regard qui l’intéresse, lui ce jeune talent qui a eu du mal dans sa jeunesse à affronter le regard des autres. Comme dans J’ai tué ma mère, il met en scène le lien familial et dirige une Nathalie Baye bluffante. Comme dans Les Amours Imaginaires, il tente de définir les sentiments amoureux, les pulsions, l’étrangeté des relations. Pour se faire, il s’est entouré des mêmes personnes face à la caméra. Mona Chokri (Les Amours Imaginaires) et la formidable Suzanne Clément (J’ai tué ma mère) pour camper, la petite amie de Laurence.

 

Extrait du film Laurence Anyways (2012)
Extrait du film Laurence Anyways (2012)

 

Passant définitivement derrière la caméra, Dolan laisse plus de liberté à ses acteurs pour s’exprimer. À l’instar d’un Melvil Poupaud arrivé sur le tard (Louis Garrel aurait dû incarner Laurence, c’est dire l’expressivité attendue), ils n’ont aucun mal à donner un relief à cette longue et néanmoins palpitante histoire – qui n’est pas sans accuser certaines répétitions. Pendant que Poupaud virevolte et touche par la singularité de son interprétation et sa justesse, Dolan se concentre sur la mise en scène et tente d’en mettre plein la vue. C’est une recherche constante, une volonté de caser des beaux plans, de jouer sur les couleurs, les symboliques (les feuilles ou les papillons sont des éléments récurrents). Il enchaîne les plans serrés et ralentis comme si sa réalisation sortait tout droit d’un clip sur lequel se pose une bande originale dont on se délecte avec grand plaisir. On accuse Dolan de vouloir trop faire, de quitter l’essence même de sa narration brute pour verser dans le cinéma ample, bobo où couleurs vivifiantes savent se marier avec un cadre choisi. Inévitablement depuis J’ai tué ma mère, Xavier Dolan a expérimenté l’esthétique dans ses films, histoire de proposer quelque chose de plus sensorielle qui répondrait à la narration. Il s’y perd dans Les Amours Imaginaires, mais la sublime dans Laurence Anyways. Car oui, Laurence Anyways est un film magnifique, ample et ambitieux à la fois, qui ancre Dolan dans son cinéma.

 

L’avis : D’une langueur sublime, le Laurence Anyways de Dolan s’articule autour d’une beauté gracieuse qui inonde de couleurs, de références et de sons, l’écran. À un récit maîtrisé qui ne donne jamais dans la facilité reposante, Dolan pose sa mise en scène presque trop soignée, qui en agace certains, lassés de voir le jeune talent user aussi habilement de maniérisme et de mégalomanie. C’est peut-être ça aussi le talent.