Critiques de films, Histoire, Romance

Critique : Les Adieux à la Reine, de Benoît Jacquot

Dans la pure tradition du film historique et de costumes français, le cinéma de Benoît Jacquot se placerait comme un modèle. Le réalisateur nous le prouve une nouvelle fois avec Les Adieux à la Reine.

 

Affiche du film Les Adieux à la Reine, de Benoît Jacquot
Affiche du film Les Adieux à la Reine, de Benoît Jacquot

 

 

En 1789, à l’aube de la Révolution, Versailles continue de vivre dans l’insouciance et la désinvolture, loin du tumulte qui gronde à Paris. Quand la nouvelle de la prise de la Bastille arrive à la Cour, le château se vide, nobles et serviteurs s’enfuient… Mais Sidonie Laborde, jeune lectrice entièrement dévouée à la Reine, ne veut pas croire les bruits qu’elle entend. Protégée par Marie-Antoinette, rien ne peut lui arriver. Elle ignore que ce sont les trois derniers jours qu’elle vit à ses côtés.

 

 

Un triangle infernal au beau milieu d’une Cour en train de vivre inconsciemment un passage historique. Une histoire dans une autre. Le principe est souvent récurrent dans les films historiques, et ces derniers brillent lorsque le procédé est tenu par une main de maître. Benoît Jacquot, grand habitué du cinéma en costumes (Tosca, Sade ou tout récemment l’obscur Au Fond des Bois), s’érige en modèle dans le genre, tant il dirige son film avec brio, sobriété et réalisme. Les Adieux à la Reine, c’est avant tout un film très bien écrit, aussi bien sur le papier où aucun dialogue n’apparaît comme inutile, que sur l’écran. Si le film met un peu de temps à démarrer, c’est pour mieux nous accrocher ensuite.

 

 

Extrait du film Les Adieux à la Reine (2012)
Extrait du film Les Adieux à la Reine (2012)

 

La caméra de Benoît Jacquot sublime un étonnant huis clos dans l’espace royal que représente le Château de Versailles. Il se fait, en même temps que ses personnages, le témoin d’un changement historique profond, encore inconscient. L’Ancien Régime en train de signer son arrête de mort alors que Bastille vient de tomber, déclenchant la Révolution Français et la chute assurée de la royauté. La thématique a longtemps fasciné le cinéma, pas seulement français (on se souvient de la vision de Sofia Coppola pour son Marie Antoinette). Il faut dire que le moment est propice à une certaine évasion. Il y a bien une réalité historique, écrite et réécrite par les historiens. Et pourtant, cette même période n’empêche pas de développer une certaine idée du fantasme, l’interprétation, l’imagerie, la représentation. En somme, tellement d’histoires à raconter dans un contexte si particulier et si riche.

 

Dans Les Adieux à la Reine, le spectateur assiste à l’histoire passionnante d’un triangle où rivalités, jalousie, amour ne font qu’un. Après une sorte de face-à-face déroutant dans Au fond des bois, Benoît Jacquot revient à quelque chose de sensiblement plus ample et en même temps profondément intimiste. Il sublime une magnifique reine en la personne de Diane Kruger, qui incarne ici une personnalité historique complexe (soumise elle aussi à l’imagination de certains auteurs-réalisateurs), respectée et aimée, mais également tiraillée. Marie Antoinette tenait une relation fusionnelle avec la duchesse de Polignac (Virginie Ledoyen), une femme qui avait les faveurs de la Reine et attisait toutes les convoitises et jalousies. La Reine entretenait également une relation toute particulière avec sa fragile liseuse, Sidonie Laborde, campée par une excellente et ravissante Léa Seydoux.

 

Extrait du film Les Adieux à la Reine (2012)
Extrait du film Les Adieux à la Reine (2012)

 

 

Le secret de Benoît Jacquot alors, c’est de filmer tout cela avec autant de naturel et de liberté que possible. On répète peu ou pas sur le plateau, tout est direct, sans concession. D’ailleurs, il nous le prouve à maintes reprises. Au milieu de la Galerie des Glaces, lorsque Gabrielle de Polignac s’avance dans une foule de courtisans qui s’écarte pour la laisser passer, telle une reine, le regard fixée vers Marie Antoinette qui vient la prendre dans ses bras, face aux regards de la Cour. Le duo Kruger-Ledoyen est comme dans une bulle, dont la caméra est témoin. Une autre scène, filmée cette fois-ci dans un couloir étroit, lorsque la panique commence à envahir Versailles : cette tension, le réalisateur la filme avec passion et réalisme, la caméra se fait invisible et permet au spectateur une immersion presque dérangeante. Benoît Jacquot réalise un film moderne d’une façon moderne. Il raconte la rupture, les relations de confiance, les jalousies sociale et affective, la place des femmes dans une société en mutation. Pas d’esbroufe ou de surenchère, ni dans sa mise en scène, ni dans l’interprétation des trois sublimes actrices. On est conquis, et comme la Bastille, pris.

 

L’avis : En offrant un passionnant et immersif huis clos au sein de la Cour de Marie Antoinette, dans un Versailles en pleine deliquescence lors des sombres journées de Juillet 1789, Les Adieux à la Reine s’impose comme un film d’époque, une peinture ancrée dans son époque et en même temps subtilement moderne.