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Critique : Lincoln de Steven Spielberg

Après le larmoyant et sur-esthétisé Cheval de Guerre, Steven Spielberg continue de questionner l’humain au travers du combat pour l’égalité d’Abraham Lincoln dans un biopic à Oscars extrêmement solennel.

Les derniers mois tumultueux du mandat du 16e Président des États-Unis. Dans une nation déchirée par la guerre civile et secouée par le vent du changement, Abraham Lincoln met tout en œuvre pour résoudre le conflit, unifier le pays et abolir l’esclavage. Cet homme doté d’une détermination et d’un courage moral exceptionnels va devoir faire des choix qui bouleverseront le destin des générations à venir.

Cher Steven Spielberg, vous ne m’étonnez plus. Il fut un temps où en passant d’un genre à l’autre, d’une grande histoire à une fresque intimiste, il était un réalisateur capable de transcender son œuvre peu importe le contexte. Dans la lignée des John Ford ou David Lean, Steven Spielberg se créait une identité, celle d’un homme à blockbusters qui avant d’être commerciaux étaient de pures œuvres d’art. Alors avant de crier au scandale lecteur-trice (sait-on jamais), il faut comprendre cet avis sur Lincoln comme un argumentaire cherchant à montrer pourquoi ce film, aussi beau soit-il sur la forme, n’est pas une surprise, ni même un grand Spielberg. Loin de là. Sans aller jusqu’à qualifier le film de purge (ce serait donner raison à la délirante vision d’Abraham Lincoln grimé en chasseur de vampires sortie quelques mois auparavant), Lincoln n’est plus ni plus ni moins qu’un cours d’Histoire avec tout ce que cela peut contenir, de défauts comme de qualités.

Très hagiographique, souvent spectateur et tributaire d’un manichéisme obligatoire, Lincoln déçoit par son manque de recul et accuse de ses trop nombreuses lourdeurs. Forcément, lorsqu’on passe de l’imposant ouvrage de Doris Kearns Goodwin intitulé Team of Rivals: The Political Genius of Abraham Lincoln (et les 900 pages qui vont avec), transformé en un script lourd de 500 pages concocté par le dramaturge Tony Kushner, puis réduit dans sa version finale à 70 feuilles, cela donne un scénario extrêmement compacte et dense. Si bien qu’à la sortie de Lincoln, on se demande pourquoi ce film à Oscars n’a pas plutôt connu les joies d’un traitement sous le format d’une série télévisée, probablement plus adapté à l’importance du combat mené par Abraham Lincoln. Conséquence, Lincoln devient un cours d’Histoire aussi passionnant que lourd, sublimé par une photographie signée Janusz Kamiński aussi somptueuse qu’agressive parfois, qui égrène quelques points de vue historiques parfois erronés (les pièces de monnaie à l’effigie du président Lincoln, c’est bien après sa mort) ou contestés.

Au-delà de la beauté du geste, le solennel Lincoln veut sublimer la figure d’un président historique que la Mémoire ne peut effacer (Spielberg et sa vision de la Mémoire, c’est tout un débat, de La Couleur Pourpre à La Liste de Schindler) tout en décortiquant avec tension et précision les coulisses de la politique américaine, avec une pincée de modernisme. Les tractations de couloirs, des débats enflammés sur les bancs d’une Assemblée face aux maux d’un homme face à ses responsabilités (on regrette la relation père-fils si puissante et trop peu évoquée ici), ses convictions et également son passé d’homme. Dès la première scène, Steven Spielberg semblait donner le ton. Il filme deux soldats noirs en pleine discussion avec un homme se tenant assis droit sur une chaise, les dominant tout de même. Avec beaucoup de tact et une voix teintée d’émotion, ils demandent au Président de reconnaître l’égalité des hommes entre eux, alors que la guerre civile fait rage et divise le pays en deux. Au travers d’un portrait fidèle d’un président adoré, Steven Spielberg va illustrer les derniers combats d’un homme avant sa mort, servir un film épuré bien que dense.

En servant le portrait admiratif d’un homme (jusqu’à la réappropriation de Lincoln sur son lit de mort), Steven Spielberg a tout de même su prendre le parti de sublimer la prestation de Daniel Day-Lewis. Prestation que je qualifierais plutôt de ‘performance’ tant Daniel Day-Lewis (oscarisé à deux reprises pour My Left Foot et le fabuleux There Will Be Blood) incarne l’intense révolte d’un homme habité par ses convictions. Comme Lincoln, Day-Lewis est habité par son personnage et livre une performance ahurissante, loin du mimétisme. Profitant d’une large palette, Daniel Day-Lewis sert méthodiquement son personnage, déroutant par le calme de son personnage. A l’instar du scénario, l’acteur construit son personnage avec autant d’émotion que de réalisme. Tout passe par la voix, l’expression. On est dans la quintessence du métier d’acteur. Malgré l’ennui provoqué par certains passages, malgré la lourdeur d’une narration et l’étouffante mise en scène, Daniel Day-Lewis est un rayon de soleil sublimé par les cadres d’un réalisateur amoureux. Époustouflant, on ne voit pas comment l’Oscar du meilleur acteur peut lui échapper… Et c’est bien le seul mérite du film, avec éventuellement la superbe copie rendue par Tommy Lee Jones dans un second rôle charismatique et passionné.

En livrant un film hagiographique et admiratif, Steven Spielberg met en scène son rêve, celui de sublimer un personnage historique majeur, incarné de manière majestueuse par Daniel Day-Lewis. Malgré la beauté d’un film qui aurait mieux servi la petite lucarne vu la lourdeur de sa narration, il en ressort une œuvre chiadée dont l’épaisseur du récit peut aisément servir de somnifères à qui se laisserait prendre au jeu. Derrière l’académisme de l’œuvre se cache un film avec ses failles, des erreurs historiques, un point de vue proche parfois de l’emphase bien qu’assumé par son metteur en scène.