Action, Critiques de films, Thriller

Critique : Millenium – Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, de David Fincher

Le roman Millenium de Stieg Larsson fait l’objet d’une nouvelle adaptation, américaine cette fois-ci, et dirigée par un maître de la mise en scène et du thriller, David Fincher. Etait-ce pour autant nécessaire ?

 

Affiche du film Millenium - Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, de David Fincher
Affiche du film Millenium - Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, de David Fincher

 

 

Mikael Blomkvist, brillant journaliste d’investigation, est engagé par un des plus puissants industriels de Suède, Henrik Vanger, pour enquêter sur la disparition de sa nièce, Harriet, survenue des années auparavant. Vanger est convaincu qu’elle a été assassinée par un membre de sa propre famille.
Lisbeth Salander, jeune femme rebelle mais enquêtrice exceptionnelle, est chargée de se renseigner sur Blomkvist, ce qui va finalement la conduire à travailler avec lui.
Entre la jeune femme perturbée qui se méfie de tout le monde et le journaliste tenace, un lien de confiance fragile va se nouer tandis qu’ils suivent la piste de plusieurs meurtres. Ils se retrouvent bientôt plongés au cœur des secrets et des haines familiales, des scandales financiers et des crimes les plus barbares…

 

 

David Fincher et Millenium, c’est une étrange histoire qui se finit aujourd’hui dans les salles obscures. Beaucoup ont qualifié son film de remake, erreur puisqu’il s’agit bien d’une adaptation. David Fincher avait déjà connaissance du roman de Stieg Larsson peu avant sa transformation en best-seller, et donc bien avant la première adaptation suédo-danoise sous la direction de Niels Arden Oplev, révélant au passage les deux acteurs principaux que sont Noomi Rapace et Michael Nyqvist. A l’époque, David Fincher n’avait finalement pas pris la peine de lire le livre, et avait finalement laissé tomber ce projet, épuisé par le très long montage de Benjamin Button. Depuis, l’attraction commerciale a fait son effet, et comme souvent aux Etats-Unis, on attend le début d’un succès pour prendre la relève, en faire quelque chose de plus gigantesque, afin que le grand public n’en retienne que la version US. Sans défendre Fincher ou la production, Millenium n’est donc pas un remake, preuve en est avec le titre choisi, qui reprend celui du livre original, alors que la version d’Oplev s’intitulait Millenium – Le film afin de brasser un plus large, et surtout que le public retienne plus facilement ce titre. 2012, 100 millions de budget plus tard, les gros bras américains s’en emparent et Millenium refait assez logiquement surface, d’abord sous l’angle du remake (chose quasiment inutile) puis sous l’angle de l’adaptation. Et c’est là que ça devient intéressant, surtout quand cette relecture est dirigée par David Fincher, maître incontestée en la matière, réalisateur des Seven, The Game, Fight Club ou encore Zodiac. Les ingrédients : un style sombre, froid, virtuose, sulfureux et un sens de l’intrigue qui vous tient en haleine jusqu’au bout.

 

Extrait du film Millenium - Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (2012)
Extrait du film Millenium - Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (2012)

 

 

Si David Fincher est un grand créateur, à la fois sur le fond et la forme, ses deux derniers travaux (The Social Network et Millenium) sont des films à la fois faciles (parce qu’inspirés d’événements récents ou déjà écrits) et en même temps brillamment mis en scène. The Social Network, aussi bavard soit-il, a convaincu le public, grâce à une démonstration de force, une esthétique simple et captivante. Millenium est une sorte de suite logique, bien que les sujets n’aient absolument rien en commun a priori. Le Millenium de Fincher débute par un générique aux fortes allures de clip, froid, rock, endiablé. Le choix n’est pas hasardeux : il s’agit d’une reprise d’Immigrant Song –originale signée Led’Zep- par Trent Reznor, avec la magnifique voix de Karen O du groupe new-yorkais Yeah Yeah Yeah’s. Une reprise pour une adaptation, voici le parallèle à faire. Mais au lieu de reprendre platement, David Fincher donne un autre ton, une nouvelle forme à son adaptation. Comme Trent Reznor insuffle d’ailleurs un autre esprit à ce titre qui ouvre une excellente bande-originale concoctée par le leader de Nin Inch Nails et Atticus Ross (déjà remarqué sur celle de The Social Network). On s’approprie le film pour en tirer quelque chose de nouveau. Mais comme toute appropriation qui se respecte, on n’a pas pu éviter le bon placement de produit (ou clin d’œil si le procédé ne se répète pas). Ainsi, le pote-coloc geek de Lisbeth Salander porte un tee-shirt NIN, le fameux groupe de Trent Reznor. On s’auto-congratule visiblement…

 

 

Millenium est pourtant loin d’être parfait. Tout ce que Fincher gagne en froideur, il le perd dans un scénario téléphoné. Le problème de ce Millenium, c’est en ayant vu ou lu ne serait-ce que le film-série ou le roman, on remarque que Fincher donne de très gros indices, cruciaux pour la suite. Ce Millenium ne gagne pas en intrigue, mais il en perd. Un argument logiquement irrecevable pour le spectateur qui découvre Millenium pour la première fois. Niels Arden Oplev avait signé une adaptation ample –rare pour le cinéma suédois- mais avec un côté amateur et une mise en scène qui laissait à désirer. C’est dans la présence des acteurs et le travail d’intrigue que Millenium – Le film (puis ses suites ou la série) gagnait en intérêt. David Fincher doit également faire des choix et laisser de côté des pans de l’intrigue, qui permettent pourtant d’exploiter un peu mieux la psychologique des personnages. Au final, Millenium est loin d’être aussi complexe que son homologue européen, et n’apporte rien de plus. Steve Zaillian souhaitait rester fidèle au livre de Stieg Larsson, notamment en ce qui concerne l’intrigue et la corruption de la société. La chronique familiale est légèrement reléguée au second plan, à l’image de l’épilogue.

 

 

Extrait du film Millenium - Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (2012)
Extrait du film Millenium - Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (2012)

 

Côté interprètes, Daniel Craig est plus un placement de produit H&M qu’un réel acteur. Mais son personnage et lui y gagnent lorsque Blomkvist croise Salander. Cette dernière, jouée par Rooney Mara est de tous les plus beaux plans de Fincher, à l’image de son introduction dans le récit, où son arrivée est entrecoupée d’un dialogue entre Frode et le responsable d’une société dans le domaine de la sécurité. Son rôle lui collera a la peau bien qu’elle soit un poil moins convaincante que Noomi Rapace. Zaillian lui confère un personnage différent, entre coca-cola et happy meal, celle d’une rebelle hackeuse gentiment rebelle, et presque trop enfantin par moments. La scène de viol fait d’ailleurs office d’exception. Rooney Mara est également l’objet d’un plan aussi étonnant que ridicule, ou elle adopte de dos une posture de cow-boy, flingue à la main. En revanche, Christopher Plummer (dans la peau du patriarche Henrik Vanger) et Stellan Skarsgard (le patron et fils prodigue Martin Vanger) sont impeccables.

 

 

L’avis : Une très belle forme symbolisée par la musique originale (de Trent Reznor et Atticus Ross) ou encore la glaciale photographie de Jeff Cronenweth qui rend ce Millenium captivant, surtout si le roman et l’adaptation au cinéma suivante n’ont pas été vus au préalable. Dans le fond, David Fincher n’a guère apporté un plus, il n’a pas permis à l’intrigue d’être vécu aussi passionnément que celle de Zodiac ou Seven. Un poil fainéant le maître Fincher ? Non, sûrement pas. Mais peut-être que l’adaptation n’est pas sa réelle force.