Critiques de films, Drame

Critique : Nymphomaniac de Lars Von Trier

Nymphomaniac est sûrement le film le plus attendu de ce début d’année. Le long-métrage est précédé d’un « buzz » énorme, notamment concernant les scènes de sexe explicites qu’il pourrait contenir et le scandale qu’il pourrait provoquer.

Affiche de Nymphomaniac de Lars Von Trier
Affiche de Nymphomaniac de Lars Von Trier

En premier lieu, il convient de rappeler une chose ; la version cinéma présentée au public sera une version censurée validée par Lars Von Trier lui-même. Cette version sortira donc en 2 parties de deux fois deux heures. La version initiale voulue par LVT étant de 5h30, on se doute qu’elle aurait été difficilement exploitable et se retrouvera dans le DVD. Alors, que vaut vraiment Nymphomaniac Vol.1 ?

C’est donc fébrilement que l’on a pu découvrir ce nouvel opus du sulfureux réalisateur danois ne sachant à quelle sauce nous allions être mangés. Premier plan, écran noir, seulement le son de gouttes d’eau qui tombent, de bruits de gouttière… Pendant de longues secondes, les ténèbres envahissent l’esprit, l’ambiance est plantée ! On découvre alors dans ces premiers plans Charlotte Gainsbourg alias Joe, à terre, inconsciente, dans une ruelle sombre. Un homme la découvre, il s’agit de Seligman (Stellan Skarsgard) ; celui-ci l’emmène chez lui pour la soigner sans se douter qu’il va entendre l’histoire rocambolesque d’une nymphomane obsessionnelle.

Sophie Kennedy Clark dans Nymphomaniac (scène de la messe noire)
Sophie Kennedy Clark dans Nymphomaniac (scène de la messe noire)

Sans dévoiler le fond de l’intrigue, ce qui serait un affront au film, il convient de souligner en premier lieu l’extrême minutie avec laquelle Lars Von Trier cisèle son scénario. Les dialogues sont justes, percutants, étonnamment drôles… La relation de confiance s’installant entre Joe et Seligman devient tout au long du récit très attachante. Dans ce premier volume, seuls les 5 premiers chapitres sur 8 sont dévoilés et concernent la vie de Joe de son enfance jusqu’à l’âge adulte. L’histoire racontée par celle-ci est absolument captivante, chaque détail est conté de manière à suivre une logique implacable dans le déroulement de l’intrigue et dévoile petit à petit les tenants et aboutissants de la personnalité troublée de la jeune femme. L’écriture est fine, évite souvent la vulgarité et confère au récit une sorte de force nimbée d’un récit initiatique. En effet, Joe nous livre l’histoire de son apprentissage de la vie à travers le prisme de son apprentissage du sexe. Dans ce contexte, le film prend un aspect ludico-pédagogique étonnant et extrêmement plaisant.

Stacy Martin dans Nymphomaniac
Stacy Martin dans Nymphomaniac

En termes de mise en scène, Lars Von Trier reste très frontale, à la Pasolini ; hormis la séquence d’ouverture, plutôt aérienne, le reste du film reste de facture classique, très ordonné, sans artifices. A la manière de ses personnages ; LVT veut qu’on se confronte à eux de manière brutale, sans intermédiaire, en ce sens, chaque chapitre aura une esthétique particulière, le plus beau visuellement étant sans doute le chapitre 4, en noir et blanc. Chapitre dans lequel Joe est confronté à la maladie de son père. Cette partie du film possède de fantastiques fulgurances et met en exergue un Christian Slater méconnaissable. Il est littéralement possédé par le rôle et l’esthétique glaçante mis en place par LVT amplifie le caractère clinico-dépressif de ce chapitre. Les acteurs sont particulièrement exceptionnels ; Stellan Skarsgard brille dans le rôle de Seligman, une sorte de grand Sage se figurant mentalement le récit conté oralement par Charlotte Gainsbourg. Une Charlotte toujours juste, dégageant cette fragilité puissante et cette douceur glaciale qui la caractérise. Son personnage adolescente est quant à lui incarné par Stacy Martin, une jeune actrice aussi venimeuse que sublime. Sa silhouette gracile et longiligne, quasiment identique à celle de Charlotte Gainsbourg, son regard espiègle, ses mouvements gracieux font de la jeune comédienne une plante vénéneuse contre laquelle on sait que l’on va s’empoisonner mais l’on ne peut s’empêcher de s’y frotter ; à l’instar de tous les hommes qui croisent le chemin de cette succube des enfers. A propos de satanisme, Lars Von Trier nous gratifie d’une scène de messe noire avec Stacy Martin et ses copines nymphomanes absolument désopilante, prenant pendant quelques secondes le parti d’une comédie à la noirceur transgressive à l’instar de la fantastique scène du train où Joe et une amie se livrent à une « chasse aux mâles » afin d’assouvir leurs instincts nymphomaniaques.

Sophie Kennedy Clark et Stacy Martin
Sophie Kennedy Clark et Stacy Martin

Cette noirceur et cette absence de compassion et de sentiments inhérentes au personnage de Joe (Stacy Martin/Charlotte Gainsbourg), on va les retrouver dans le chapitre intitulé Mme H. Cette Mme H. campée par Uma Thurman est une femme trompée, meurtrie, qui va faire irruption dans l’antre de débauche de Joe pour y surprendre son mari. Cette séquence, absolument épique confine au burlesque via la performance survoltée de Thurman. Une excellente surprise ! Shia LaBeouf n’est pas en reste en nous gratifiant d’une incarnation sobre et toute en retenue de Jérôme, le seul « amour » de Joe.

Uma Thurman
Uma Thurman

En parlant de transgression, quelques mots sur les scènes de sexe dont les medias ont fait leurs choux gras en faisant de Nymphomaniac quasiment un film pornographique. Disons le tout net, il n’en est rien. La version proposée est assurément une version édulcorée et les seules scènes de sexe « explicites » concernent une fellation et une pénétration ; et cela ne dure que quelques secondes, c’est très rapide. En dehors de cela, le sexe reste mis en scène de façon souvent brutale mais jamais de manière absolument subversive, rien n’est réellement choquant, il ne faut pas aller voir ce film en croyant assister à un porno ou une œuvre à la portée transgressive qu’a pu être Salo de Pasolini en son temps. L’histoire est vraiment mise en avant, l’index est pointé vers la souffrance de la jeune Joe et son parcours de vie, absolument atypique. Lars Von Trier prend donc tous les pronostics à contrepied et nous gratifie d’une œuvre envoûtante qui marquera assurément le spectateur et le captivera sans aucun doute. Quoi qu’il en soit, on attend la suite avec une impatience non dissimulée. Un grand cru du réalisateur danois.