Critiques de films, Documentaire

Critique : Profession Journaliste, de Julien Despres

10 mois après Les Nouveaux Chiens de Garde, un nouveau documentaire vient dénoncer les liens unissant presse, pouvoir et grands industriels.

 

Affiche du film Profession Journaliste, de Julien Despres
Affiche du film Profession Journaliste, de Julien Despres

 

Qu’est-ce qu’un journaliste aujourd’hui ? Est-il animé par le désir d’informer ou par la nécessité de gagner sa vie ? Dans le jeu trouble du commerce de l’information et de la production d’événements, la position du journaliste est ambiguë. 
A travers l’histoire du journalisme, et par le biais de témoignages contemporains, une réflexion sur l’état de la profession s’impose.

 

 

La question semble évidente. Le résultat n’en sera que trop brouillon, paralysé par les enjeux et une question où la réponse semblait déjà toute trouvée. Le journalisme selon Julien Despres et son documentaire, serait un simple métier de communiquant, bien trop en lien avec le pouvoir et l’élite des grands industriels se partageant joyeusement le parc médiatique français. C’est donc moins subtil, moins violent et presque aussi insipide qu’un communiqué de la SNJ-CGT. D’autant que Profession Journaliste souffre d’une comparaison évidente avec Les Nouveaux Chiens de Garde, des réalisateurs Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. Lesquels avaient habilement décrit les liens qu’entretenaient des patrons de presse avec la classe politique.

 

Ici, Julien Despres se veut indépendant du début à la fin. Refusant la soumission (intention fort louable), cet ingénieur du son se déguise en faux-journaliste et recueille non sans difficultés – ce qui soulève bien un problème – quelques témoignages édifiants sur le statut précaire des journalistes, la place de la communication dans ce métier, et l’aura des industriels à la tête de nos médias. Alors pourquoi ce documentaire ne fonctionne pas aussi bien qu’il le devrait. Peut-être parce que son auteur ne répond pas à la question posée en préambule de son documentaire. Despres décide pourtant de commencer par la base, l’école de journalisme ou comment émettre le raccourci foireux qui voudrait qu’un journaliste soit un produit formaté par un enseignement obligatoire pour rêver, un jour, obtenir la fameuse carte de presse. Le ton semble incisif, dès les premières minutes. Il faudrait par exemple « conformer les étudiants au désidérata des entreprises de presse », dixit François Ruffin, première personne interrogée et à qui l’on doit notamment l’ouvrage « Les petits soldats du journalisme ». Tel serait l’objectif d’une école dont le seul but est de livre son rejeton à un média proche.

 

Extrait du film Profession Journaliste (2012)
Extrait du film Profession Journaliste (2012)

 

Arrive alors la question de l’emploi et de ses tristes réalités, celles qui concernent le plus souvent les étudiants n’ayant eu la chance d’intégrer une des formations reconnues par la profession (ce que le documentaire ne précise pas… d’ailleurs, il n’ira pas fouiller très loin côté écoles de journalisme). Cette réalité, ce sont par exemple les sacrosaints statut de l’auto-entrepreneur, avec l’exemple de France 24, véritable usine et premier coupable à charge du documentaire. L’auto-entrepreneur serait l’ennemi du pigiste, ce dernier étant le symbole d’un marché où l’employeur est ni plus ni moins que le seul et unique décisionnaire. Alors pour ne pas stigmatiser, on nous dit que c’est le cas partout. Le paysage dessiné semble être volontairement pessimiste, une peinture où l’employeur est vu comme le vilain, et le journaliste lambda un pauvre mouton payé des misères. A qui la faute : à ces grands industriels possédant les médias français.

 

Si Profession Journaliste ne puise pas la force de son propos dans une objectivité à tout rompre, il intéresse le spectateur en permettant un retour historique sur le journaliste et sa définition. Nouvelle intention louable puisqu’inhérente à l’étude des médias et à son Histoire, la propagande prend vite le pas. Dans le meilleur des mondes, les journalistes seraient des « tuyaux factuels » dénués de tout jugement critique puisque contrôlés par des grands industriels. Pour illustrer le propos, l’édifiant récit de Julien Brygo, journaliste indépendant ayant participé à un voyage de presse organisé par l’entreprise Bolloré afin de découvrir la nouvelle usine de production de batteries située près de Quimper et la Bluecar, fameuse voiture qui fait les beaux jours d’Autolib’. Le terme de propagande étant trop péjoratif, on parle de relation publique et d’opération de communication, où les journalistes ne seraient finalement, que des passeurs.

 

Extrait du film Profession Journaliste (2012)
Extrait du film Profession Journaliste (2012)

 

Hélas, trop scolaire et doté d’une ironie légèrement crasseuse, Profession Journaliste souffre d’erreurs de parcours jalonnant le travail. Comme lorsque Ruffin s’attaque au Nouvel Observateur, journal dédié aux « possédants » et où il manquerait une cruelle mise à jour, l’information datant de 2003, ou encore la place des publicités dans les médias de la presse écrite – celles-ci influant grandement sur le contenu du média en question. Plus loin dans le documentaire, un raccourci fumeux qui voudrait que les journalistes soient en partie des fils de bourgeois. Et que les jeunes journalistes issus d’une banlieue défavorisée auraient du journalisme une approche bien différente, se rapprochant plus des préceptes de la Résistance. Et en même, est-ce un cliché qu’on aimerait démolir ?

 

Curieux de voir comment le documentaire aurait pu peindre cette profession tant détestée des français, j’ai eu la sensation de retrouver un discours unilatéral sur une profession qui reste toujours une énigme, pour qui aurait envie de la découvrir, avec neutralité.