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Critique : Spring Breakers, d’Harmony Korine

Prince du cinéma indépendant et de l’étrangeté sur pellicule, Harmony Korine transpose ses idéaux dans un bonbon acidulé nommé Spring Breakers.

Pour financer leur Spring Break, quatre filles aussi fauchées que sexy décident de braquer un fast-food. Et ce n’est que le début… Lors d’une fête dans une chambre de motel, la soirée dérape et les filles sont embarquées par la police. En bikini et avec une gueule de bois d’enfer, elles se retrouvent devant le juge, mais contre toute attente leur caution est payée par Alien, un malfrat local qui les prend sous son aile…

De Spring Breakers, il faudrait aller au-delà des apparences sexy et provocatrices pour savourer tout le contenu fort en symbolique, peinture d’une jeunesse qui se cherche dans un monde misérable, d’un film profondément hypnotique et aérien. Dirigé par l’un des bad-boys du cinéma US, Harmony Korine, scénariste de Kids mais également réalisateur de Trash Humpers, Spring Breakers est une œuvre étonnante, générationnelle et loin d’être aussi naïve. Ce n’est pourtant pas ce que Korine laisse entendre dès une scène d’intro, sorte de clip MTV faussement transgressif car ultra sexy, voir trash, conditionné au son de Skrillex. A y voir pourtant de plus près, Harmony Korine s’apprête à montrer ici deux visages de la jeunesse américaine aisée. Celle qui cherche à s’échapper, le temps de quelques jours, loin du tracas quotidien, puis celle de la débauche, pensant trouver dans le subversif et la fête sans limite, un échappatoire qui les verra retourner pourtant à la case départ… ou faire des choix plus étranges et inattendus. Par les trajectoires différentes incarnées par ces quatre jeunes filles, Spring Breakers nous montre que l’on peut faire basculer sa vie sur des sentiments, une influence, une vision du monde.

En se payant le luxe de briser l’image Disney de deux de ses actrices (Selena Gomez en premier lieu, mais également Vanessa Hudgens qui poursuit son petit bonhomme chemin après Sucker Punch), en révélant l’électrique blonde à tirer Ashley Benson (Pretty Little Liars) ou en sublimant son ardente femme Rachel, Harmony Korine s’éclate à filmer quatre amies – Spring Breakers est une histoire d’amitié comme on en croise peu de nos jours – qu’il laisse évoluer quasiment en roue libre. Ce qui peut donner lieu à des scènes purement jouissives (un interminable plan de gun et de fellation) qui contrastent avec les penchants aériens, voir malickien d’une mise en scène stylisée au possible. Pour un tel paradoxe, deux mondes, celui du jour, sans réelle saveur, souvent comme dans un clip house, et celui de la nuit, plus profond, lumineux, cultivant une photographie incroyable qui se surpasse à chaque coin de décor naturel. C’est parfois dirty, idiot, naïf, chiadé… et ça résume en même temps le monde dans lequel nous vivons, nous dit Harmony Korine.

Derrière le film sous acides éclairé aux néons et marqué par une omniprésence quasi physique de la musique (de Cliff Martinez à Britney Spears, c’est une partie de la culture pop qui compose la bande son), se cache une véritable interrogation sur la jeunesse et tous les portraits que l’on peut en tirer. Catherine Hardwicke (Thirteen où jouait déjà Hudgens et Les seigneurs de Dogtown) comme Sofia Coppola (Virgin Suicides) avaient en leur temps, signé des films d’auteurs empiriques qui étaient loin d’être des teen-movie sans saveur, façon Projet X. En s’écartant de ce dernier – tout en prenant le soin de l’éjecter de son statut de film générationnel – Spring Breakers s’est rapproché des pairs et se pose presque comme une sorte de Virgin Suicides au pays d’un Malick et Noé qui auraient forcé sur la poudre blanche.

Harmony Korine n’a rien perdu de sa bizarrerie. Les physiques spéciaux avaient habité ses films, alors qu’ici il opte pour quatre bombes en bikini qui ne cessent d’électriser la rétine à chaque clin d’œil ou coup de hanche. Le cinéaste sait les filmer et en tirer toute une beauté noire. Le corps mis à mal, véritable objet de transgression, mais première victime des actes avant que la conscience ne prennent le relai. Au travers des personnages de Faith (Selena Gomez) et Cotty (Rachel Korine), il montre comment la raison ou la foi – qui ne sont pas intimement liés – peuvent remettre une âme perdue sur le droit chemin sans pour autant livrer une morale sur la rédemption et le pardon. Jamais dans son récit Spring Breakers ne se contentera d’être moraliste, ce serait un trop beau cadeau de la part d’Harmony Korine. Mieux, le metteur en scène fonce droit vers une histoire de vengeance irréfléchie, emmenée par un James Franco purement jouissif, qui en déroutera plus d’un. Si bien qu’à la sortie, Spring Breakers a montré une nouvelle dualité : sa première partie est sexy, nonchalante, joliment filmée (la scène du casse est un bel exemple de mise en scène), avant que la seconde, plus noire et ténue, ne prenne le relai. Le thermomètre augmente, la tension aussi, le spectateur est accroché, happé. Impossible d’en ressentir insensible, c’est un strict minimum au moins acquis.

Véritable ovni à l’esthétisme accrocheur, Spring Breakers souffre de lacunes scénaristiques et de ses apparences trompeuses. Véritable peinture sous acides d’une jeunesse désabusée qui ne se reconnaît plus en rien, pas même dans une violence tout aussi présente que la musique pop dans l’imaginaire collectif, Spring Breakers touche et séduit par son ton. Faux teen-movie sexy – il l’est mais pas seulement – le film d’Harmony Korine emporte l’adhésion grâce à la maîtrise quasi sans faille d’une mise en scène qui fait plus que de sublimer et représenter ce que le scénario ne dit pas par les mots. C’est magnifiquement bien éclairé, foutrement chaud et transgressif, moraliste et ambigu à la fois. Derrière les bikinis sexy se cachent un idéal de cinéma qui a des couilles. Et ça fait tellement du bien !