Comédie, Critiques de films, Drame

Critique: Sur la route, de Walter Salles

Le réalisateur de Carnets de Voyages et Central do Brasil continue l’expérimentation du road-movie avec l’adaptation du grand classique de la littérature contemporaine, Sur la route. Un défi de taille et un travail de longue haleine. Le cinéaste brésilien a-t-il réussi son pari ?

 

Affiche du film  Sur la route, de Walter Salles
Affiche du film Sur la route, de Walter Salles

 

 

Au lendemain de la mort de son père, Sal Paradise, apprenti écrivain new-yorkais, rencontre Dean Moriarty, jeune ex-taulard au charme ravageur, marié à la très libre et très séduisante Marylou. Entre Sal et Dean, l’entente est immédiate et fusionnelle. Décidés à ne pas se laisser enfermer dans une vie trop étriquée, les deux amis rompent leurs attaches et prennent la route avec Marylou. Assoiffés de liberté, les trois jeunes gens partent à la rencontre du monde, des autres et d’eux-mêmes.

 

 

Sur la route, après avoir été un mythe fondateur dans la littérature beat, aura écrit une petite page de l’histoire du cinéma. Ou du road-movie. En effet, le chef-d’œuvre de Jack Kerouac a inspiré de nombreux cinéastes, de Monte Hellman (Macadam à deux voies) à Ridley Scott (Thelma et Louise) en passant par Michelangelo Antonioni (Zabriskie Point) et Dennis Hopper (Easy Rider). Mais jamais ce grand classique du verbe beat n’avait été transposé et adapté au cinéma. Francis Ford Coppola y pense pourtant. Il songe à confier la réalisation à Jean-Luc Godard (que l’on avait vu sévir en adepte du road-movie dans Pierrot Le Fou), puis à Gus Van Sant (Drugstore Cowboy, où beat spirit et route se conjuguent à l’infinitif). Puis rien. Trop long, trop complexe. Cela forge sûrement un peu cette légende qui plane sur le roman de Jack Kerouac. Difficile de retranscrire aussi bien les grands espaces, la recherche de la liberté, la fascination sans retour pour un homme, la lutte inhérente contre le conformisme et une réinterprétation de l’american way of life. Kerouac c’est un peu tout, et surtout un modèle pour des générations. Walter Salles fait partie de ceux qui, obnubilé par l’écrivain et sa légende, tenteront de faire revivre le mythe. Salles, lui, a décidé de le faire revivre dans un espace temps de 2h20 et un long métrage intitulé sobrement Sur la route.

 

Extrait du film Sur la route (2012)
Extrait du film Sur la route (2012)

 

Sur la route, le film cette fois-ci, multiplie les références. Du cinéma de Godard à la route filmée façon Tom DiCillo dans When You’re Strange (sur les Doors, l’un des groupes largement influencés par la mouvance Beat) en passant bien sûr par un regard très – trop – contemplatif sur le roman de Kerouac. Jamais Walter Salles n’arrivera à se réapproprier le roman. Au mieux, il se servira sans vergogne dans la case « extraits de texte » et les dictera en voix-off avec plus ou moins de pertinence. Pourtant, Sur la route commence, dès sa première scène, sous d’heureux auspices. Une prose beat à moitié chantée a capela, la caméra fixée sur les pieds d’un homme marchant d’un pas soutenu dans différents décors. Et le texte se termine alors par un « Je ne serai jamais chez moi ». Salles a compris Kerouac, mais l’adaptation s’arrête là.

 

Extrait du film Sur la route (2012)
Extrait du film Sur la route (2012)

 

On pourra néanmoins se satisfaire de la prestation électrique et passionnée de Garrett Hedlund (le même qui se ridiculisait il y a plus d’un an dans Tron : L’Héritage). Comme habité par un rôle qu’il attendait depuis plusieurs années – il a refusé quantité de rôles pour incarner Dean Moriarty, l’alter ego de Neal Cassady – Hedlund séduit, envoûte le spectateur tel une Marylou (une étonnante Kristen Stewart) chauffée à bloc, en beau salopard qu’il est. De loin, il surpasse le jeu du pourtant talentueux Sam Riley, qui campe Sal Paradise, aka Jack Kerouac. L’acteur semble à l’aise une nouvelle fois dans la peau d’un artiste de la contre-culture, lui qui avait campé Ian Curtis dans le biopic Control, d’Anton Corbijn. Même constat pour Tom Sturridge (Carlo Marx, le Allen Ginsberg du roman) qui se transcende ici pour jouer un Ginsberg déliré, après avoir interprété un timide puceau dans Good Morning England, encore un film sur la contre-culture. On savoure aussi quelques moments coincés entre le psychédélisme et la vibre hippie qui pointera le bout de son nez quelques années plus tard. On plane parfois, on s’ennuie souvent. Et pourtant, on s’avoue charmé par cette histoire où souffle une brise agréable de liberté, des personnages attachants et quelques cadres ou photographies intelligemment distillés. Sur la route accuse quelques longueurs, surtout vers une fin lente à arriver où les répétitions commencent à se faire sentir. Mais surtout, la question que pose ce film, c’est : Où sont les références ou l’identité Beat ? Car si le roman de Kerouac est reconnaissable de tous, le film de Walter Salles souffre d’une certaine distance avec son objet original. Une fois le film terminé, on comprend bien une chose : l’œuvre de Kerouac est bel et bien inadaptable !

 

L’avis : Malgré une belle distribution et un sujet à priori intéressant, Sur la route reste trop contemplatif vis-à-vis de son œuvre originale. Une belle photographie et une carte postale ne suffiront pas à rattraper un film qui manque cruellement de folie et s’en remet à de trop rares bons moments. Le cinéma porte donc un regard admiratif sur la période beat: Howl (de Rob Epstein et Jeffrey Friedman) suintait la réflexion existentielle et littéraire – ou bavardages – porté par un James Franco aussi habité par Ginsberg que poseur ; Sur la route livre une carte postale relativement agréable mais très en retrain de l’oeuvre et justement avec le minimum syndicale de réflexion.