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Critique : The Dark Knight Rises de Christopher Nolan

Ultime épisode du reboot de Batman par Christopher Nolan, « la légende s’achève » dans un spectacle fracassant dans lequel nous avons perdu le principal maître à jouer : son réalisateur.

Il y a huit ans, Batman a disparu dans la nuit : lui qui était un héros est alors devenu un fugitif. S’accusant de la mort du procureur-adjoint Harvey Dent, le Chevalier Noir a tout sacrifié au nom de ce que le commissaire Gordon et lui-même considéraient être une noble cause. Et leurs actions conjointes se sont avérées efficaces pour un temps puisque la criminalité a été éradiquée à Gotham City grâce à l’arsenal de lois répressif initié par Dent. Mais c’est un chat – aux intentions obscures – aussi rusé que voleur qui va tout bouleverser. À moins que ce ne soit l’arrivée à Gotham de Bane, terroriste masqué, qui compte bien arracher Bruce à l’exil qu’il s’est imposé. Pourtant, même si ce dernier est prêt à endosser de nouveau la cape et le casque du Chevalier Noir, Batman n’est peut-être plus de taille à affronter Bane…

« Bruce, pourquoi tombons-nous ? » La question existentielle d’un père venu récupérer son enfant tombé au fond d’un puits après que ce dernier ait découvert le fruit de sa peur, la chauve-souris. Une question à laquelle Christopher Nolan et son frère Jonathan s’efforceront de répondre au travers d’une trilogie culte bien avant la sortie de son ultime épisode, The Dark Knight Rises. Quatre ans d’attente, une promotion monstre entamée il y a tout pile un an, un budget de « tentpole » avoisinant les 250 millions de dollars (100 de plus que Batman Begins), nous voici avec l’objet de tous les fantasmes, des fanboys de Nolan aux amoureux de comics en passant par les cinéphiles ou le grand public désireux de tenir enfin un blockbuster digne de concurrencer Avatar. Cette question existentielle, dont les contours et les réponses peuvent être multiples, fera plus que jamais l’objet de cet épisode, puisqu’un Batman jusqu’ici caché, vient sur la voie de la rédemption sauver une nouvelle fois sa ville tant aimée, Gotham City. Christopher Nolan a su insuffler avec cette saga un nouveau souffle salvateur à un super-héros appauvri par la multiplicité des œuvres sur son dos, des comics réadaptés aux visions animées et bien sûr œuvres de cinéma (Burton, Schumacher). Il offre un super-héros fédérateur avec ce supplément d’âme et cette facilité déconcertante à rallier le spectateur néophyte sur la question. The Dark Knight Rises est à l’image de ce point de vue. Un cahier des charges qui a vu les choses en large, voir très large, qui fût respecter par un réalisateur, qui jadis, avait une vision du cinéma. Il livre un épisode – presque – sans âme à l’image d’un super-héros dont on finirait presque par se lasser.

Expliquons un peu la chose, avant de voir la mine déconfite d’un fan ne comprenant par le propos. The Dark Knight Rises est clairement découpé en deux parties distinctes, un peu à la manière de Batman Begins, le premier épisode de la trilogie. La première partie est explicative, pâle copie de la construction narrative de Begins. En effet, on y suit la mise en place de l’intrigue avec les rappels de circonstance, quitte à ce que l’ensemble soit très fortement « raconté » et non « joué ». Une sorte de résumé pour rendre accessible le film à ceux qui le prendraient en route. Rappelons que Batman Begins (1,5 millions d’entrées en France) et The Dark Knight (3 millions et des poussières) n’ont pas connu les mêmes succès. La Warner a émis logiquement le souhait de ramener encore plus de spectateurs face au grand écran, le but d’un « tentpole » étant de ramasser un max de billets verts en un temps réduit, le budget allant de pair avec les ambitions. Cette première partie pose des bases, quelques questions inhérentes à l’intrigue (pourquoi Batman s’est-il exilé, comment va Gotham, qui est ce Bane, que veut-il?). Jusqu’ici, tout va bien.

La seconde partie relève du pur blockbuster. Le scénario déverse ses réponses à la truelle, d’une manière très lisse afin de ne surtout pas susciter un poil de questionnement chez le spectateur. Le final didactique en est l’illustration parfaite. Tout y est simpliste et prévisible, la préférence allant à l’aspect visuel où, effectivement, on va nous en mettre plein la vue. Trop même. Chris Nolan ne nous ayant pas habitué à cette débauche visuelle, lui qui refuse la 3D et l’usage agressif d’effets spéciaux. Si pour le premier, il s’en tient à sa règle d’or, il plonge allègrement dans le second. Cette deuxième partie débute dès la première rencontre physique entre Bane et Batman. Bane semble connaître le Batman comme sa poche – et quelle poche! – et lui montre que les faux pecs de son costume noir ne valent guère les siens.

Film facile, loin du complexe The Dark Knight, ce troisième épisode tombe dans le piège de la morale déplorable. Dans le second opus, on reprochait déjà au scénario de lustrer un peu trop fortement le poil du nettoyage de Gotham. Cette volonté politique de laver les villes de la criminalité, quitte à mentir et sortir des sentiers battus pour arriver à ses fins, finit par agacer. Fort heureusement, c’est ici la quête de vérité qui surplombe la prise de position politique sous-jacente. Bane s’amuse de cette Amérique héroïque naïvement remise en cause. Il incarne l’apologie d’une pensée politique pas franchement respectable, l’anarchie, et use d’arguments qui nous feraient changer d’avis illico. En effet, cette éminence grise reproche à l’État ses mensonges, poussant la population à faire sa propre révolution. Sauf que le peuple, hormis deux-trois scènes, on ne le voit pas, tant le Gotham de The Dark Knight Rises s’évertue à surligner le sacro-saint manichéisme, entre Bien et Mal. Bane reprend ainsi l’intelligence tactique du Joker qui consistait à faire des habitants des acteurs à part entière, quitte à les transformer en armes de destruction. Alors qu’il était question de ferry en fuite dans The Dark Knight, c’est dans la sublime scène du stade que Bane pousse le peuple de Gotham dans ses derniers retranchements.

A la différence d’un Joker sublime à chaque apparition, Bane est ici un narrateur plutôt qu’un réel acteur. Un faire-valoir, certes habile, qui permet au scénario de développer un final tout en cohérence. Il n’est qu’un pion dans un mécanisme, un peu comme l’était L’Épouvantail dans Batman Begins. The Dark Knight s’est ainsi démarqué, feu Heath Ledger en Joker ayant crevé l’écran. Pas étonnant de constater que notre second épisode est bien meilleur que The Dark Knight Rises. Pourtant, quelques satisfactions concernant les personnages sont à mettre en avant. Blake (Joseph Gordon-Levitt), nouveau flic qui se grimerait bien en remplaçant de Gordon (un Gary Oldman toujours en belle forme) est cette satisfaction. Bien que son personnage, double Batmanien (l’orphelin, la rage…), soit lisible, Joseph Gordon-Levitt séduit et touche, prouvant à qui veut bien l’accepter qu’il est incontestablement l’un des acteurs majeurs sur lequel il faudra compter dans les mois et années à venir. Côté féminin, si Marion Cotillard – qu’on a l’habitude de défendre ici – est d’une platitude horripilante, Anne Hathaway arrive à surprendre. Son personnage ambigu, qui n’est autre que Catwoman, arrive par l’humour et le décalage à doubler Batman. Elle séduit par sa plastique, sa vivacité, son second degrés toujours au poil. Elle est la brise fraîche qu’il fallait lorsque l’action commence à se tasser sous sa nostalgie répétitive.

Dans une forme de constance largement appréciable dans une franchise – c’est la moindre des choses – Michael Caine fait une prestation admirable à chacune de ses apparitions. Sorte de père de substitution à Bruce Wayne, son Alfred est blessant de sincérité et de compassion. Les meilleurs répliques sont pour lui et son premier face-à-face avec un Bruce Wayne misanthrope est d’une beauté rare. Venons-en à notre personnage principal, Bruce Wayne, aka Batman pour les intimes. A l’instar de ses prestations dans les deux précédents opus, Bale n’est pas l’élément primordial. On a bien compris que le bonhomme n’était pas bankable, le scénario aussi. Si bien que son personnage a toujours besoin d’être secondé. Il est construit de sorte qu’on soit contraint de flatter son égo surdimensionné, et lui de se prouver quelque chose. S’il est touchant en homme rongé par la culpabilité et la tristesse, il est aussi la victime collatérale d’un scénario qui tourne en rond. On s’en remet alors aux punchlines de gros bras, dont il avait déjà fait les frais dans Begins, du style « Je suis venu pour t’abattre ».

Le problème est que Batman n’est pas le seul à se vautrer dans ce marécage poisseux. Même Nolan a perdu l’identité physique qu’il avait insufflée dans les premiers films. On l’imaginait conclure en toute beauté, histoire de provoquer des chutes du Niagara chez ses fans invétérés. Il n’en sera rien. Christopher Nolan s’est contenté de répondre aux attentes de la Warner, signant un blockbuster hollywoodien en sucre. C’est beau et bon au premier abord, mais l’arrière-goût n’a rien de délicieux. Le metteur en scène est doué mais le manque d’âme et de surprise de ce qui devait être son film majeur témoigne d’une paresse franchement décevante. Évitant de prolonger la noirceur et l’esthétique léchée de The Dark Knight – on lui aurait reproché un cruel manque d’originalité – Nolan a voulu s’en éloigner, au risque d’y laisser des plumes. The Dark Knight Rises perd ainsi tout ce jeu savoureux sur les espaces et la géométrie qui faisait de Nolan ce maître à jouer de la mise en scène. La première course-poursuite en est à l’image. Le surdoué s’en remet à des plans rapides, notamment lors d’échanges ou de discussions (le premier choc Bane / Batman ressemble à un combat de marshmallows un poil catcheurs). Entre quelques fulgurances bien senties, Nolan s’écroule sous le poids de son objet, auquel il est incapable d’insuffler un soupçon de virtuosité en plus. Depuis Inception et cette forme de blockbuster ultra intello qui prend le spectateur pour une burne, Nolan se fait autant d’ennemis que d’admirateurs. A vouloir trop fluidifier son œuvre, tel un fuyard, il s’éloigne du brillant Nolan des débuts. Le constat est là : son Dark Knight Rises n’a pas l’envergure souhaitée. Et il n’est sûrement pas le seul responsable.

The Dark Knight Rises s’est surtout fait entendre lors de l’année écoulée grâce à une promotion monstrueuse. Outre un marketing viral d’une efficacité redoutable qui fera assurément effet sur la population visée, la Warner s’est légèrement plantée sur un point de sa promotion. Elle a dévoilé, doucement mais sûrement, le peu de surprises qui peuplaient The Dark Knight Rises. [SPOILERS] Cela commence avec une première bande-annonce où deux-trois symboles appartenant à Robin apparaissent à l’écran. Il fallait avoir l’œil fin, mais il suffisait à quelques malins de l’évoquer pour que tout le monde le sache : Robin sera de la partie, reste à savoir comment. Et là, à moins d’être aveugle… Autre constat d’échec, les présences de Cilian Murphy et Liam Neeson, deux bad guys présents dans Batman Begins. Lors d’un communiqué de presse sur l’avant-première londonienne de The Dark Knight Rises, leurs noms y figurent. On vous laisse deviner la suite. Ajoutez à cela la tragique tuerie de Denver qui relance un débat puéril sur la violence au cinéma, et The Dark Knight Rises s’offre une promo – volontaire ou non – ratée. De nos jours, il faudrait se laver de toutes informations et images pour préserver la surprise une fois face à l’écran. N’ayant lu aucune critique, évitant ainsi un quelconque spoiler – ce qui sur ce genre de film me semble être la plus sage décision – je n’ai pourtant pas pu profiter pleinement du beau spectacle hollywoodien qui m’était offert. Qu’importe, ceux qui ne souhaitent pas se prendre la tête y verront naturellement un bijou de divertissement, et ce n’est pas un mal. Quant à ceux qui aiment le bon et grand cinéma…

Trop lisse, préférant le spectaculaire au scénario délicieusement vénéneux, The Dark Knight Rises est passé à côté de son sujet. Un blockbuster en bonne et due forme, mais sans le supplément d’âme. A l’image d’un Christopher Nolan contemplatif, incapable de prendre la mesure de l’enjeu, ce film consacre une chose : The Dark Knight est définitivement un chef-d’oeuvre.