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Critique : The Master, de Paul Thomas Anderson

Grand cinéphile à la technique irréprochable, Paul Thomas nous revient avec The Master, un long objet déroutant que le cinéaste sublime par une esthétique grandiloquente.

 

Affiche du film The Master, de Paul Thomas Anderson
Affiche du film The Master, de Paul Thomas Anderson

 

Freddie, un vétéran, revient en Californie après s’être battu dans le Pacifique. Alcoolique, il distille sa propre gnôle et contient difficilement la violence qu’il a en lui… Quand Freddie rencontre Lancaster Dodd – « le Maître », charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe…

 

Cinq ans après le formidable There Will Be Blood, Paul Thomas Anderson est de retour. La grâce habite avec dureté son sixième long-métrage. Malgré cela, le jeune réalisateur américain est resté un témoin du temps qui passe. Capable de signer des fresques dramatiques dans une intimité étouffante, PTA – pour les intimes que nous ne sommes pas – a trouvé en The Master l’occasion de porter à l’écran une œuvre si rare à l’écran qu’elle semble inévitable. Scotché devant The Master, qui à la sortie de salle, peu provoquer autant l’ennui que l’admiration. Un paradoxe qui vient marquer la réussite de ce long-métrage, qui, plus qu’un portrait sur la Scientologie naissante au travers l’œuvre d’un gourou embrigadant un soldat sur le désespoir, est un bijou de cinéma dans sa quintessence la plus profonde.

Extrait du film The Master (2013)

 

 

En dehors d’une intrigue aussi fascinante que pompeuse, l’étonnant The Master vaut le détour pour l’empreinte visuelle unique qui règne dans ce film. En hommage à ses pairs (John Ford, Howard Hawks), Paul Thomas Anderson reste fidèle à la pellicule mais troque son Cinemascope pour un 65 mm (format proche du 70 mm, l’intermédiaire entre le scope et le 35 mm classique pour les amoureux du détail) que PTA assume comme « une coquetterie ». Il a également changé de chef-op’ en la personne de Mihai Milaimare Jr. (grand fidèle de FF Coppola) pour éclairer The Master. Bien lui en a pris, puisqu’avec ce fluidité visuelle, le cinéaste nous enivre autant qu’il nous séduit aux travers de plans (le premier qui ouvre sur un bateau avançant sur une mer magnifique) ou de postures (le jeu de mimétisme de Joaquin Phoenix n’est en rien anodin et ne sert pas uniquement à chiper des récompenses à tire-larigot). Sa prestation, très actor’s studio à la limite de l’agaçant et de la grimace vomitive, n’égale pas la composition tout en charisme de Philip Seymour Hoffman. Car la vraie vedette du film de Paul Thomas Anderson, c’est cet homme, LA Cause. Il faut voir avec quelle facilité Seymour Hoffman arrive à nous embrigader aussi facilement qu’il enveloppe le naïf et faible Freddie (Phoenix).

 

Extrait du film The Master (2013)
Extrait du film The Master (2013)

 

Faux film polémique, The Master est un portrait de la déconstruction humaine, des traumas causés par la guerre dont on ne se relève pas. Face à ce point de vue obédient, Paul Thomas Anderson filme une secte au pouvoir montant, un groupuscule qui se dit dévoué à La Cause et répandre la paix dans les cœurs, à la recherche de l’harmonie, de la cohérence, celle-là même que Paul Thomas Anderson n’obtient que trop rarement dans son film. Si The Master manque réellement de point de vue marquant préférant se confiner à sa violence invisible, le film est loin dénué d’intérêt. En voulant filmer l’enfermement en format 65 mm, Paul Thomas Anderson réussi à immiscer le spectateur dans une atmosphère qui survit au film même après le générique. Y compris dans des scènes de grands espaces – comme la métaphorique et courte escapade en moto magnifiée par la caméra – où PTA empêche la fuite, brise l’errance et la liberté. Sentiment que renforce également la composition musicale de Jonny Greenwood, désormais inséparable de PTA depuis There Will Be Blood. Plus que dans ses précédents films, aussi bons soient-ils (Magnolia ou Boogie Nights), Paul Thomas Anderson capte l’intimité d’une relation humaine, tour à tour fusionnelle ou décharnée.

 

 

L’avis : En dressant le portrait d’une Scientologie incarnée par La Cause et son gourou charismatique, Paul Thomas Anderson offre avec The Master une leçon de cinéma qui vaut à elle seule le détour. Deux acteurs formidables magnifiés par la caméra d’un cinéaste qui, sous le prisme de sa mise en scène, narre la reconstruction d’une identité, décortique les relations humaines tout en épousant sa complexe et déroutante narration. Un film habité par la grandeur et pourtant si profondément intimiste.