Critiques de films, Documentaire

Critique : Would have sex with an Arab ?, de Yolande Zauberman

En plein conflit israélo-palestinien, un documentaire vient bousculer les codes et les poncifs en posant une question anodine et néanmoins passionnante.

 

Affiche du film Would have sex with an Arab ?, de Yolande Zauberman
Affiche du film Would have sex with an Arab ?, de Yolande Zauberman

 

 

Un voyage dans la nuit, de rencontres en rencontres, des bars de Tel-Aviv aux ruelles de Jérusalem. On s’embarque sur un tapis volant. Dans les boites de nuit, on danse, on rit, on s’amuse. Le lever du jour sur le son techno d’une rave party en plein air. Et pour finir, un baiser inouï sur la plage. Un premier baiser. Des Juifs, des Arabes, tous citoyens d’un même pays. Israël. Aucun mur ne les sépare. Un Israélien sur cinq est arabe. Et pourtant… Une simple question vient prendre tout le monde par surprise.
Aux uns : « Would You Have Sex With an Arab? »
Aux autres: « Would You Have Sex With An Israeli Jew? »
Ils ne s’y attendent pas. Troublés, ils rient, hésitent, improvisent, s’étonnent de leurs propres réactions. Beaucoup n’y avaient même pas pensé. Être ensemble ? Une barrière invisible apparaît. Le désir, aussi. Peut-être…

 

Outre le titre intrigant qui pourrait très bien être celui d’un film érotique un poil polémique, ce documentaire très amateur dans le style pose une question intelligente. Si vous êtes un juif israélien, pourriez-vous avoir une relation sexuelle avec un arabe ? Et l’inverse ? La question avait déjà été soulevée à d’autres reprises, sans pour autant faire l’objet d’un documentaire-recueil aussi intéressant dans le fond. Yolande Zauberman évite le moindre jugement, pose la fâcheuse question, sans peur ni appréhension. Et les réactions des uns et des autres sont toutes aussi passionnantes à décortiquer les unes des autres. Elle explore, avec la complicité de Selim Nassib, une dissymétrie qui regorge palabres, de vérités bafouées. Armé de sa caméra et d’une image de piètre qualité (son complice s’occupe de la lumière avec une lampe torche, c’est dire) , la réalisatrice va se plonger dans la nuit pour livrer un travail sur le langage de l’intimité, évoquant à la fois les sentiments ou le sexe pur dans des endroits allant d’une fête queer underground à la réalité de la rue.

 

Extrait du film Would have sex with an Arab ? (2012)
Extrait du film Would have sex with an Arab ? (2012)

 

 

En posant avec droiture cette question, le documentaire s’évite ainsi les poncifs éculés et clichés en tous genres autour d’un conflit israélo-palestinien qui dure depuis des décennies. C’est sous l’angle de l’amour, entre sexe et sentiments que cette éternelle rivalité sera évoquée. Derrière cette question anodine se cache des vérités, des hésitations entre volonté de paix et haine assumée, souvent le fruit d’un bourrage de crâne efficace dont on ne prendrait conscience que plus tard, ce dont certains ne se cachent pas lorsque la question est posée. C’est la sincérité évidente et l’effet de surprise des interrogés, leurs tabous décortiqués, qui attirent notre regard curieux. Curieux de voir comment l’un regarde l’autre, comment les différences sont ressenties, en quoi discrimination (voir racisme) et religion sont intimement liés, ou encore voir tout simplement où peut mener la stupidité humaine.

 

L’objectif n’est pas de terminer sur une morale réductrice et connue de tous (la guerre et la haine bafouent l’amour). La réalisatrice échappant à son propre jugement – elle a voulu être témoin sans apporter aucune réponse construite, appuyant sur la touche « peut-être » – c’est notre regard qui sera celui d’un juge neutre ou non, les déclarations faites à travers ses entretiens forceront à une prise de position. Mais difficile de ressentir ce que ces acteurs du quotidien éprouvent face à ce dilemme silencieux et loin, très loin, d’être anodin…