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Critique : Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow

Loin d’un débat stérile et d’une polémique étouffante, Kathryn Bigelow signe avec le méthodique Zero Dark Thirty, le plus époustouflant film de traque vu depuis des années.

Le récit de la traque d’Oussama Ben Laden par une unité des forces spéciales américaines…

Ma dernière histoire d’amour cinéphilique avec Kathryn Bigelow s’est nouée par un cruel échec. En effet, pour moi, le multi-oscarisé Démineurs n’était qu’un pied-de-nez à Avatar, un film surestimé à l’intensité romancée et au réalisme bien naïf. Puis, j’étais surtout sorti de son soi-disant chef-d’oeuvre avec un mal de crâne mémorable que je ne suis pas prêt d’oublier. Alors forcément, Zero Dark Thirty, j’y suis allé à reculons (et un brin de curiosité, forcément). D’autant que de mémoire, lorsque les américains racontent leurs exploits patriotiques nombrilistes, ça n’a jamais été fait avec le recul nécessaire. La fiction a bon dos. Alors que dire d’un film narrant la traque ayant amené à l’assaut final et la mort du terroriste le plus recherché du monde, Oussama Ben Laden, événement qui remonte à la nuit du 1er au 2 mai 2011. Et pourtant, quelle excellente surprise fût ce Zero Dark Thirty – le titre se réfère à l’heure où Ben Laden serait mort – film de traque ébouriffant, d’une longueur de 2h29 à l’intensité aussi rare que précieuse, sublimé par une mise en scène de spectateur, mi-documentaire, mi-fiction. Un vrai travail technique (on pense au son et ce captage impressionnant) enveloppant un scénario intelligemment ficelé interprété avec autant de dureté que d’efficacité par un casting quatre étoiles, d’où ressort inévitablement Jessica Chastain, héroïne dont la sensibilité à fleur de peau s’apparente à une porte blindée. En interprétant un personnage fictif, fruit des recherches et du travail journalistique du scénariste Mark Boal (le même qui travailla en tandem avec Bigelow sur Démineurs, comme quoi…), Chastain est à la fois le symbole d’un souffle nouveau, un magnifique pied-de-nez à la bureaucratie américaine si masculine et misogyne, et bien sûr, un hommage à ces femmes de l’ombre qui travaillent avec une grande discrétion pour la CIA.

A l’image de la première scène – des conversations enregistrées dans les tours jumelles le 11 septembre 2001 sur un fond noir – Bigelow donne le ton, aussi grave et sérieux soit-il, de ce qui va être un film à l’intensité incroyable. Sans jamais verser dans les élucubrations patriotiques à la limite de la propagande pro-Obama, Kathryn Bigelow va raconter le quotidien d’une femme dont on ne saura rien de son intimité, son passé, sa vie privée. Rien. Juste son visage de femme juchée sur des talons aiguilles dans un enfer politique et sa quête, envers et contre tous, la contraignant à s’attacher à traquer jusqu’à la fin Ben Laden. C’est elle qui, en radiographiant le présumé quotidien du terroriste, va retrouver la trace de ce dernier dans une maison d’Abbottabad (Pakistan). Ce que nous dit alors Kathryn Bigelow va faire diverger critiques et observateurs politiques ayant vu le film. D’un côté, l’apologie de la torture, qui comme le montre Bigelow, a nettement joué un rôle dans cette minutieuse radiographie, de l’autre, un documentaire pro-Obama qui glorifie l’assaut final et préciser que les conditions instiguées par la Maison Blanche (qui a d’ailleurs facilité la rencontre entre le numéro 2 de la CIA Morrell et le tandem Bigelow/Boal), étaient les bonnes. Et ce serait bien réducteur de s’arrêter là. Parce que sans banaliser la violence de ces premières scènes de tortures insoutenables (le frenchy Reda Kateb sera la victime d’un Jason Clarke à la fois humain et cruel), elle montre à quel point le waterboarding (tactique de torture qui vise à créer l’impression de noyade chez la victime) a servi à livrer des informations, qui même biaisées, permettront à la CIA de construire un vrai journal de bord menant au recherché Ben Laden. Dans le second cas, lorsqu’Obama prend le pouvoir, annonce la fermeture de Guantanamo et demande l’arrêt des tortures, Bigelow montre l’hésitation d’une administration américaine, stérile et incapable de reprendre le combat. L’héroïne que campe Jessica Chastain va alors être le symbole de l’impossible retournement de situation, celle qui se servira des résultats obtenus par les tortures sous l’administration Bush, pour se lancer à la poursuite de son but ultime. Ce dernier sera achevé dans une attaque qui nous laisse en apnée pendant de longues minutes, haletantes, immersives. Même le brin de sentimentalisme que laisse la scène finale n’a rien d’anodin, car elle résume à elle seule le combat mené, la délivrance et l’impossible deuil.

En livrant un long-métrage aussi documenté que haletant, Kathryn Bigelow signe avec Zero Dark Thirty un film-polémique abouti et déroutant. Porté par une sublime Jessica Chastain poussée dans ses retranchements les plus douloureux, Zero Dark Thirty raconte la traque comme rarement elle nous est contée, et surtout, montrée au cinéma. Un film intense, qui derrière son débat, prouve que le manque de recul peut pourtant amener à une œuvre captivante, magnifiée par son intensité et les messages multiples qui s’y cachent. Le film ne manque ainsi ni de point de vue, ni de beauté, ni de qualités techniques. Les trois réunis font donc de Zero Dark Thirty un film de cinéma immanquable.