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David Cronenberg : « Quand je tourne un film, je ne pense jamais à mes précédents »

Alors que son film rencontre des avis très mitigés en salles, David Cronenberg s’est adonné au jeu des questions/réponses avec une poignée de blogueurs à l’occasion d’une rencontre courte mais riche en enseignements. L’occasion d’en savoir aussi un peu plus sur les inspirations autour de son ultime film.

 

 

David Cronenberg et son acteur Robert Pattinson à Cannes
David Cronenberg et son acteur Robert Pattinson à Cannes

 

 

L’homme est simple. Les cheveux gris plaqués avec élégance vers l’arrière du crâne, David Cronenberg n’a rien du réalisateur reconnaissable de tous, petit objet du star-system à l’américaine. Sans aucune appréhension, il s’avance dans un des salons qui composent un luxueux hôtel parisien jouxtant la Place de l’Etoile. Non sans humour, mais surtout avec beaucoup de minutie, de précision et de clarté, Cronenberg explique son Cosmopolis, à commencer par une rencontre avec le producteur Paulo Branco, qui lui a proposé d’adapter une des nouvelles du contesté Don DeLillo. Pour le cinéaste, cela ne fait aucun doute:  » J’ai vu que ça ferait un bon film ne serait-ce que pour les dialogues qui étaient très cinématographiques ». Des dialogues que l’homme verrait bien énoncés dans la bouche d’acteurs talentueux. Quand on sait que Cronenberg a tourné avec des hommes aussi talentueux que Jeremy Irons ou Viggo Mortensen, on se dit que le bateau ne risque pas le naufrage.

 

Robert Pattinson, objet de convoitise.

 

Son choix s’est porté sur Robert Pattinson, héros de jeunes adolescentes en surchauffe depuis l’explosion du phénomène Twilight. Problème: pour le grand public, Pattinson est Twilight et rien d’autre. Qui se souvient de sa prestation hallucinée en Dali dans Little Ashes ? Alors pourquoi un tel choix ? « Pourquoi pas », répond d’un air amusé le réalisateur canadien. Pour lui, le talent d’acteur n’est pas la seule condition. Honnête, David Cronenberg s’explique: « Pour un réalisateur, il est important de connaître le passeport de son acteur. Robert Pattinson est anglais, c’est bien. Il avait 25 ans au moment du tournage, c’est bien. Grâce à Twilight, il est célèbre donc il est possible de monter un budget sur son nom, un peu comme ce fût le cas avec Viggo Mortensen après Le Seigneur des Anneaux ». Le talent fera le reste.

 

Cronenberg ne s’y trompe pas. En bon directeur, il magnifie Robert Pattinson pour l’offrir au spectateur dans un rôle à contre-emploi. Le golden-boy lui va si bien. Pour Cronenberg, c’est aussi un drastique changement de sujet. Si les thématiques sous-jacentes (le corps malmenés, la psychologie tendue, les questions philosophiques, la place de l’être…) y sont, Cronenberg s’empare ici du capitalisme. « Quand je tourne un film, je ne pense jamais à mes précédents. On peut évidemment faire des liens entre mes films mais ce n’est pas délibéré chez moi d’en faire » rétorque-t-il lorsque le parallèle est établit entre History of Violence (où il dirige un certain Viggo Mortensen justement) et Cosmopolis. C’est dans ce contexte tendu et halluciné que Cronenberg va adapter mot pour mot le Cosmopolis de Don DeLillo.

 

[LIRE LA CRITIQUE DU FILM COSMOPOLIS]

 

Filmer le dialogue

 

A l’instar de ces derniers films, Cronenberg s’évertue à filmer le visage dans le dialogue. Pour le metteur en scène, Cosmopolis s’impose comme un film très cinématographique. Il explique son plaisir à filmer « le visage des personnes » l’élément qu’il considère justement comme le plus cinématographique. Il justifie également la longue et éreintante dernière scène:  » il y a un dialogue de 22 minutes entre deux personnages [Paul Giamatti et Robert Pattinson, ndlr]. On peut penser que c’est théâtral mais ce n’est pas le cas. »

 

Tout Cosmopolis repose sur un sens aiguisé de la mise en scène. Comment réussit-il par exemple à filmer le cocon de la limousine, alors que le monde s’ébranle à l’extérieur ? Rien de plus simple pour Cronenberg: « Packer expérimente le monde depuis sa limousine et j’ai filmé de cette manière, pour qu’on voit tout de son point de vue. »

 

L’évolution d’un cinéma

 

Tout comme Jeff Nichols ou Nanni Moretti, David Cronenberg se penche également sur cette nouvelle forme, plus psychologique, d’aborder le chaos et surtout la destruction d’un corps, fil conducteur de son cinéma. « Je ne pense pas en ces termes de destruction. Packer est obsédé par son corps mais il est déconnecté du monde comme il l’est de son propre corps. Même le docteur s’occupe de son corps comme si c’était celui de quelqu’un d’autre ».

 

Comme une finalité logique, le corps de Packer qui se transcende représente pour Cronenberg « une forme de suicide, un suicide du corps et de l’esprit ». Les symptômes du mal inconscient qui ronge Packer sont égrainés au fil de l’intrigue: « Il veut par exemple acheter une chapelle de Rothko qui représente la sérénité qu’il n’a pas ». David Cronenberg ne filme pas la destruction d’un corps, au sens physique du terme, mais plutôt sa déconnexion au monde. Ce qu’il juge comme son film « le plus simple » est aussi le long métrage qu’il a tourné « le plus dans la continuité chronologique » de toute sa filmographie. Le cinéma de Cronenberg a bien évolué, Cosmopolis en est une preuve plus que certaine !