Comédie, Critiques de films

Séance de rattrapage : Alceste à Bicyclette (2013)

Premier succès français de l’année 2013, Alceste à Bicyclette sort enfin en DVD, Blu-ray et VOD. Retour sur cette belle partie théâtrale.

Affiche du film Alceste à Bicyclette
Affiche du film Alceste à Bicyclette

Au sommet de sa carrière d’acteur, Serge Tanneur a quitté une fois pour toutes le monde du spectacle. Trop de colère, trop de lassitude. La fatigue d’un métier où tout le monde trahit tout le monde. Désormais, Serge vit en ermite dans une maison délabrée sur l’Île de Ré… Trois ans plus tard, Gauthier Valence, un acteur de télévision adulé des foules, abonné aux rôles de héros au grand cœur, débarque sur l’île. Il vient retrouver Serge pour lui proposer de jouer «Le Misanthrope» de Molière. Serge n’est-il pas devenu une pure incarnation du personnage d’Alceste ? Serge refuse tout net et confirme qu’il ne reviendra jamais sur scène. Pourtant, quelque chose en lui ne demande qu’à céder. Il propose à Gauthier de répéter la grande scène 1 de l’Acte 1, entre Philinte et Alceste. Au bout de cinq jours de répétition, il saura s’il a envie de le faire ou non. Les répétitions commencent : les deux acteurs se mesurent et se défient tour à tour, partagés entre le plaisir de jouer ensemble et l’envie brutale d’en découdre. La bienveillance de Gauthier est souvent mise à l’épreuve par le ressentiment de Serge. Autour d’eux, il y a le microcosme de l’Île de Ré, figée dans la morte saison : un agent immobilier, la patronne de l’hôtel local, une italienne divorcée venue vendre une maison. Et l’on peut se prendre à croire que Serge va réellement remonter sur les planches…

Il m’est souvent arrivé de reprocher à un film d’être trop théâtral, avec cet argument un peu étonnant : « On ne vient pas au cinéma pour voir du théâtre ». Et quel fût mon plaisir après le visionnage d’Alceste à Bicyclette, où Philippe Le Guay – seulement un an après nous avoir séduit avec Les femmes du 6ème étage avec Fabrice Luchini – se moque de ce poncif en livrant justement une grande et belle partie théâtrale, à la fois passionnante et enthousiasmante.

Au menu, deux acteurs, Fabrice Luchini (qui mieux que lui pour parler théâtre au cinéma) et Lambert Wilson, se livrent pour notre plus grand plaisir à un véritable combat dans la langue de Molière face caméra. Point de planches (elles n’apparaîtront que lors de l’avant-dernière scène) mais un classique de théâtre joué de manière original et moderne dans le cadre du cinéma où Philippe Le Guay, sans être un génie de mise en scène, pose sa caméra et se contente de regarder évolue ses deux brillants acteurs. Entre réparties savoureusement envoyées, actes revus et corrigés dans une pièce intemporelle, les deux acteurs habitent leurs personnages pour réécrire à leur manière Le Misanthrope.

Extrait du film Alceste à Bicyclette (2013)
Extrait du film Alceste à Bicyclette (2013)

Parce qu’au-delà du jeu théâtral décrypté par ces deux monstres sacrés de la comédie, Alceste à Bicyclette est une belle histoire d’amitié où nos deux amis ne sont ni noir ni blanc. Lambert Wilson joue un acteur parisien, contraint d’assumer son statut de star télé alors qu’au fond, il ne rêve que de mettre en scène ses rêves de jeunesse et ce Misanthrope qui a tant bercé ses envies d’acteur. De son côté, l’excellent Fabrice Luchini – qui crève l’écran avec une facilité époustouflante – interprète un comédien à la retraite, amoureux de théâtre et de cinéma, mais blasé par un univers où il n’y voit que des menteurs. Tout comme lui, tout comme son ami, et leurs égos, va nous apprendre le film. Mais ce Misanthrope, il en rêve intérieurement, et qui mieux qu’Alceste, ce personnage qui se met à dos tout ses amis pour ses envies, pour lui permettre de vivre une dernière expérience sur scène. A coups de rebondissements, Alceste à Bicyclette pose des questions loin d’être anodines et s’interroge sur le métier d’acteur.

Extrait du film Alceste à Bicyclette (2013)
Extrait du film Alceste à Bicyclette (2013)

En déconstruisant cette relation faite d’attirance et de répulsion, Philippe Le Guay nous immisce dans l’intimité de cette histoire d’amitié, sans porter aucun jugement (le final est d’ailleurs fabuleux, notons-le). Dans ce film magnifiquement bien écrit, parce que jamais trop lourd ni trop long, trouvant son équilibre entre le théâtre et la vérité, souvent confuse et sous-jacente, on retrouve une critique acerbe du monde du théâtre et du cinéma, entre obligations commerciales, rêves d’acteurs brisés, mensonges et trahisons. Et on finit par s’y retrouver dans cette introspection se tenant dans les décors de l’île de Ré, parfaitement saisis par la caméra.