Critiques de films, Drame, Séance de rattrapage

Séance de rattrapage : La Flûte de roseau, d’Ermek Shinarbaev (1989)

Dans la longue histoire des films rares, inutile de remonter aux balbutiements du cinéma. La Flûte de roseau, troisième film du kazakh Ermek Shinarbaev – datant de 1989 – nous le prouve. Focus sur cette pièce rare du cinéma d’Extrême-Orient, réalisé en pleine Perestroïka.

 

 

En 1915, dans la campagne coréenne, un instituteur est pris de rage et assassine la fille d’un vieux paysan. Ce dernier décide de mettre au monde un garçon, Sungu, qu’il élève dans un seul but: la vengeance…

 

 

Réalisé en 1989, le film kazakh du cinéaste Ermek Shinarbaev (qui réalisera également Ma vie sur le Bicorne en 1993) a pour contexte la diaspora coréenne des années 1940, dont fait partie le héros du film. A cette époque précise, des milliers de Coréens qui vivaient en Extrême-Orient russe furent chassés par le régime de Staline, considérés comme des traîtres et des ennemis publics. Jamais évoqué au cinéma et méconnu du public, cette diaspora tient sa première oeuvre dans La Flûte au roseau son film. L’histoire d’une vengeance symbolique sur fond d’humanité, de poésie, de remise en question, d’adaptation d’un être dans un environnement et de liens familiaux plus forts que tout.

 

Le long métrage est découpé en plusieurs sept chapitres. Du point de vue d’un personnage pour finir sur le chapitre de la vengeance, hautement symbolique, la dite construction a pour but de ne pas perdre le spectateur. Pour le resituer dans l’histoire, chaque chapitre est pourvu d’un court résumé qui narre ce qui vient de se passer, afin de lancer le prochain, sans rupture brutale. Cette construction basique n’empêche pas le film de placer le regard de son spectateur dans l’intimité de cette histoire. En revanche, elle évite surtout au spectateur de souffrir de l’inexorable langueur d’un film inégale.

 

Ermek Shinarbaev
Ermek Shinarbaev

 

Ermek Shinarbaev construit le film comme l’écrivain russe Anatoli Kim l’a également façonné. Une première scène d’introduction qui se situe dans la Corée ancienne, avec des costumes plus grandiloquents, et un genre historique inhérent. Puis le film glisse vers la vie classique, avec des gens inconnu. La caméra va s’en servir pour raconter une histoire singulière, et poser ainsi doucement ses thématiques. N’en ressortira qu’une seule, que le réalisateur saura montrer avec brio: la poésie, qui occupe l’ultime scène. Le film se termine sur un plan magnifique d’un coucher de soleil lumineux, avec deux femmes qui le regarde. Le réalisateur utilise la métaphore pour signifier l’ouverture sur un nouveau monde qui débute, avec cette image que la voix-off traduit par « les flammes de l’aurore ».

 

Rarement dans un film la poésie n’aura aussi bien pris un sens logique

 

Malgré une réalisateur feutrée et finalement très plate, quelques scènes ressortent nettement. La scène du meurtre de la fille de Caj (le paysan qui souhaitera se venger de sa mort par la suite) est un modèle de classique: la musique y est inquiétante, l’assassinat dans sa violence est suggéré pendant que la caméra se concentre sur la réaction des enfants dans une sorte de mouvement chorégraphié. Un ultime cadrage ponctue la scène: l’arme du crime, une serpe, l’objet de la mort que le héros vengeur retrouvera à la fin, sans en faire l’usage imaginé. L’autre force du film réside dans quelques dialogues où Sungu, le fils outil de la vengeance, s’oppose à son maître d’école qui l’a éduqué plusieurs années auparavant. Les thématiques s’affrontent en même temps que les opinions, et la poésie y tient encore un rôle prépondérant, celle-là même que le spectateur retrouvera à la fin, y compris dans la symbolique scène de vengeance, qui répond à la perfection à celle de l’assassinat, avec la figure de l’enfant, celle du hérisson, de la sauvagerie dans son état inconscient, et une unité de lieu particulier.

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Nota bene: La Flûte de Roseau (« Mest ») fait partie d‘un coffret collector de 4DVD, édité par Carlotta Films (disponible dès le 18 avril 2012 au prix de 39,99 €) et proposé par la World Cinema Fondation de Martin Scorsese, une organisation non lucrative qui se consacre à la préservation et à la restauration d’oeuvres du patrimoine cinématographique mondiale.

A noter qu’avec le DVD, deux bonus sur la restauration et la force de la poésie. Dans le dernier, Shinarbaev y raconte d’ailleurs un passage savoureux avec Gilles Jacob, le directeur du Festival de Cannes.