Critiques de films, Drame, Policier, Romance

Séance de rattrapage : Le Quai des Brumes, de Marcel Carné (1938)

La beauté d’une restauration permet de réunir une nouvelle fois à l’écran le mythique duo Gabin-Morgan dans le culte Quai des Brumes de Marcel Carné.

 

Affiche du film Le Quai des Brumes, de Marcel Carné
Affiche du film Le Quai des Brumes, de Marcel Carné

 

Par une nuit ténébreuse, un déserteur du nom de Jean arrive au Havre dans l’espoir de quitter la France. En attendant un bateau, il trouve refuge au bout des quais, dans une baraque autour de laquelle gravitent plusieurs marginaux. Il y fait la rencontre de Nelly, une belle et mystérieuse jeune femme dont le regard le bouleverse. Cette dernière vit dans la terreur de son tuteur, le misérable Zabel, lui-même racketté par une bande de voyous. Par amour, Jean se mêle aux affaires de Nelly et met les pieds dans un engrenage périlleux…

 

 

De celui qui a dit « La meilleure école de cinéma, c’est la pratique », Le Quai des Brumes est sûrement le meilleur exemple arboré par Marcel Carné. En période de pré-guerre et avant de signer son grand chef-d’œuvre, Les Enfants du Paradis, Carné réalise entre le port du Havre et les studios Pathé de Joinville un magnifique classique coincé entre polar surréaliste et romance charnelle. Le Quai des Brumes, c’est un talent de metteur scène, le brio même pour capter l’essence d’une atmosphère, en l’occurrence le sombre port du Havre et son épais brouillard. Le Quai des Brumes, c’est sublimer la poésie de Prévert scénariste avec des cadres étriqués en extérieur, lumineux en intérieur. Le Quai des Brumes, c’est enfin et surtout, la direction d’acteurs. La rencontre mythique entre un Jean Gabin au premier sommet de sa carrière – il vient de terminer La Grande Illusion – et la sublime Michèle Morgan, laquelle lui fera cracher le morceau dans une des plus belles scènes romantiques du cinéma classique : « T’as d’beaux yeux tu sais ».

 

Extrait du film Le Quai des Brumes (1938)
Extrait du film Le Quai des Brumes (1938)

 

1936, aidé par son mentor Jacques Feyder – avec qui il vient de passer de belles années en tant qu’assistant réalisateur – il signe son premier long Jenny, avant de collaborer pour la première fois avec Jacques Prévert pour Drôle de Drame. Le duo deviendra l’un des chapitres de l’Histoire du Cinéma en France, puisqu’en 1938, le succès est marqué au fer rouge avec Le Quai des Brumes. Un film teinté de mélancolie, profondément subversif pour l’époque et loin de proposer un optimisme de rigueur en cette période trouble. La légende est toute faite. Après avoir connu des difficultés de tournage (Le Quai des Brumes aurait dû être tourné dans les studios de la UFA contrôlés à l’époque par un certain Goebbels), le film est censuré au montage, Carné étant contraint d’enlever tout ce qui « sale ». Au moment où sonne la cloche de la mobilisation, Marcel Carné et Jacques Prévert assènent un discours violent narrant la rencontre d’un soldat déserteur avec des marginaux de l’ombre au beau milieu du port du Havre. Une rencontre romantique avec la belle Nelly n’empêchera pas au film d’avancer un discours foncièrement pessimiste. Interdit des écrans en 39 malgré un bon accueil l’année précédente, Le Quai des Brumes fait son retour sur les écrans français au début de l’année 1941.

 

Extrait du film Le Quai des Brumes (1938)
Extrait du film Le Quai des Brumes (1938)

 

La particularité du Quai des Brumes, au-delà de son histoire à priori simple, c’est l’atmosphère filmée d’un port trop tranquille, allié à la poésie surréaliste et mélancolique de Prévert, lequel va jouer à sa manière sur la notion de brouillard au travers d’un Jean Gabin plus animal que jamais. Lui, soldat de son état, est dans le brouillard, « là-haut » comme il le dit. L’amour, il n’y croit pas une seconde, à l’inverse de la jeune et prude Nelly dont il fait la connaissance au détour d’un saucisson et d’une fusillade d’intimidation. Il va découvrir le quotidien de cette jeune femme, au fond moderne, mais prisonnière d’une micro-société. Carné sera dur, notamment lorsqu’il confronte la belle Morgan à l’excellent Pierre Brasseur, grimé ici en voyou de seconde zone, cachant la peur qui sommeille en lui. L’arrivé du brumeux Gabin fera exploser la petite communauté. La poésie des sentiments, celle du vide confronté à l’espoir d’une seconde chance. La douleur d’un passé méconnu face à l’apprentissage du sentiment amoureux. Jean Gabin, tout en charisme, brille. Son couple éphémère formé avec Michèle Morgan devient culte, parce qu’attachant. Carné ne fera jamais dans l’esbroufe, même s’il sublimera un cadre au détour d’un baiser, bien aidé par la photographie d’Eugène Shufftan. Prévert ne tombera jamais dans l’eau de rose et les bavardages inutiles, préférant les répliques subtiles. Finalement, les silences et l’image parlent aussi bien que les mots. Et c’est ce juste milieu qui fait du duo Carné/Prévert un immanquable du cinéma français, dont Le Quai des Brumes est l’une des esquisses.

 

Extrait du film Le Quai des Brumes (1938)
Extrait du film Le Quai des Brumes (1938)

 

 

2012, alors que Marcel Carné est de nouveau remis à la lumière du jour avec Les Enfants du Paradis restauré et à l’honneur dans une exposition se tenant à la Cinémathèque française, Le Quai des Brumes est également restauré. Un challenge rendu compliqué par l’histoire du film, censuré, coupé, effacé. Différentes copies permettront de s’approcher au plus près de la version originale que Carné possédait avant la sortie de son film. Le résultat est bluffant, l’image s’offre un étalonnage ahurissant et la restauration permet de retranscrire fidèlement ce Havre nappé de brume. Un classique immanquable, aussi bien pour sa restauration et la redécouverte du film sous un nouveau jour, que pour le plaisir de savourer le film qui révéla le brio de Marcel Carné à l’aube de sa trentaine. La suite de l’histoire, on la connaît !