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Séance de rattrapage: Meurtre d’un bookmaker chinois, de John Cassavetes (1978)

Le cinéaste réactionnaire new-yorkais John Cassavetes revient sur grand écran avec cinq grands classiques à redécouvrir au format numérique. Chronique d’un long métrage symbole de sa carrière, sorti en 1978 : Meurtre d’un bookmaker chinois.

 

Affiche du film Meurtre d'un bookmaker chinois, de John Cassavetes
Affiche du film Meurtre d’un bookmaker chinois, de John Cassavetes

 

Cosmo Vitelli, un patron d’une boîte de strip-tease à Los Angeles, submergé de dettes, dont certaines auprès de la Mafia, est contraint par cette dernière d’aller tuer un Bookmaker chinois. Une mission qu’il rechigne à effectuer. Pour lui, c’est le début d’une double chasse à l’homme qui va l’entraîner loin, très loin…

 

Son Los Angeles sonne creux. Quel meilleur théâtre que la Cité des Anges pour servir de lieu à une intrigue étonnante réalisée par réaction John Cassavetes et portée par son prince, Ben Gazzara. Le clin d’oeil est aisément visible : Hollywood est une partie intégrante de Los Angeles, une planète que l’éternel chercheur John Cassavetes n’a cessée de fuir, enchaînant les prises de bec avec quelques majors. Cassavetes n’a pourtant jamais oublié ses passages hollywoodiens. Certains furent chaotiques comme Un enfant attend en 1963 (le final cut lui sera retiré par son producteur Stanley Kramer), d’autres bénéfiques lui permettant de financer ses projets (chez Siegel dans Face au crime, chez Aldrich pour Les douze salopards ou encore De Palma avec Fury). Le réalisateur new-yorkais est surtout réputé pour être l’incarnation d’un anti-conformisme, loin du formatage hollywoodien. Son indépendance transpire dans ses plus grands films, passés au statut de classique après la mort du réalisateur en 1989 à… Los Angeles.

 

Extrait du film Meurtre d'un bookmaker chinois (1978)
Extrait du film Meurtre d’un bookmaker chinois (1978)

 

On doit ainsi à cet insoumis des films tels que Shadows (son premier long en 1958 déjà en rupture avec les canons hollywoodiens), puis Faces en 1968, une production totalement artisanale à l’histoire mythique (un montage de trois ans sera nécessaire à la version finale) jusqu’à Gloria en 1980, son plus grand succès public. L’Histoire se souviendra de sa complicité amoureuse et professionnelle avec la muse de ses films Gene Rowlands, mais aussi des acteurs géniaux dirigés par le cinéaste, de Burt Lancaster à Peter Falk en passant par Seymour Cassel et…Ben Gazzara. Ce dernier est le héros de Meurtre d’un bookmaker chinois où il campe le patron d’un club de strip-tease criblé de dettes et contraint de devoir éliminer un bookmaker chinois pour le compte d’une mafia à qui il doit 23 000 dollars. Le point de non-retour. Gazzara, ou Cosmo Vitelli est un patron metteur en scène aux étranges ressemblances avec son créateur, John Cassavetes. Autodidacte et indépendant, il se croit magnifique et cache ses faiblesses en s’érigeant comme un directeur sans faille. La mafia, c’est Hollywood, celle avec qui le cinéaste traîne ses problèmes qui commencent à dater. Le face à face est inévitable.

 

Extrait du film Meurtre d'un bookmaker chinois (1978)
Extrait du film Meurtre d’un bookmaker chinois (1978)

 

John Cassavetes pose dans Meurtre d’un bookmaker chinois un regard très noir sur une société apparemment binaire, coincée entre des malfrats qui la tiennent, et les honnêtes gens qui se battent pour y espérer une place digne. Sa mise en scène toute en rythme suit le parcours de ce patron de club, interprété par un excellent Ben Gazzara, de tous les plans ou presque. Le style de Cassavetes est à la fois contemplatif – il n’a rien d’autre à faire que filmer une histoire qui n’a rien d’extravagante mais qui n’en reste pas moins allégorique – et libre, on en veut pour preuve la multiplicité de plans différents, des rythmes changeants et une place faite à l’improvisation. « The show must go on » clame le héros du film, un peu à la manière d’un cinéaste dont on n’a encore fini de parler. Cassavetes n’est pas encore rentré dans les annales, la critique ne le reconnaît que trop mal à l’époque. Et pourtant, ce self-made-man fait briller un cinéma personnel, beau et engagé à la fois, tout en servant d’inspirations et de référence aux générations futures. Le temps qui passe a voulu qu’on lui rende hommage. C’est chose faite.