Action, Critiques de films, Drame, Séance de rattrapage, Thriller

Séance de rattrapage : Runaway Train (1986)

Ecrit par un Japonais, réalisé par un Russe, interprété par des Américains, le thriller glacial Runaway Train est de retour dans une version restaurée.

 

Affiche du film Runaway Train
Affiche du film Runaway Train

 

« Vous êtes un animal », lâche Sara, la jeune femme rescapée du train fou au taulard Manny (campé par Jon Voight) lorsque celui-ci condamne la vie de son partenaire de fuite, Buck (Eric Roberts) . « Non, pire. Humain », lui répond-t-il. Au beau milieu de l’action trépidante de ce Runaway Train présenté à Cannes en 1986, vient se loger cette citation qui illustre parfaitement l’intelligence d’une écriture quand même les concurrents hollywoodiens ne faisaient pas dans la finesse dès les années 1980, symptôme d’un mal qui ronge encore notre adoré septième art.

 

Un homme derrière ce scénario dont l’intelligence brave le froid nord-américain et les codes du film d’action pour mieux le sublimer. Akira Kurosawa, alors en disgrâce au pays du Soleil levant, écrit le futur Runaway Train et souhaite le réaliser aux Etats-Unis où il file un bon coton avec Francis Ford Coppola. Mais l’exigence et la marque nippone du cinéaste aujourd’hui tant adulé mais regretté ne sont pas de rigueur à Hollywood. Le projet est abandonné puis repris par un Russe fraîchement exilé d’un pays sous le joug soviétique et dans lequel sa façon de penser cinéma n’est plus acceptée. Il s’exile et fera de Runaway Train son premier long métrage en langue anglaise, avec le père d’Angelina Jolie (Jon Voight) et le frère aîné de Julia Roberts (Eric Roberts) en vedettes.

 

 

Paradoxe ou hasard, Konchalovsky (car c’est bien de lui dont il s’agit) tourne son thriller en Alaska, ex-terre russe. Il y signera un film très nerveux, métaphorique, à classer dans les meilleures œuvres sur les films de prisons, d’évasion, d’action et de thriller ferroviaire, un sous-sous-genre où la technique prime bien trop souvent sur le scénario. Pas étonnant que Runaway Train ait aujourd’hui des successeurs aussi divers mais influencés qu’Unstoppable ou Snowpiercer. Ode à la liberté, tour-à-tour violent, émouvant, romanesque mais surtout haletant, Runaway Train interroge son spectateur via ses personnages sur la condition humaine, ce que la liberté peut représenter lorsque l’on est un fuyard sur un train sans conducteur filant à toute allure dans des grands espaces enneigés fort bien filmés par Konchalovsky. Avec ces deux anti-héros, le cinéaste russe n’a plus qu’à peaufiner ce que l’imagination de Kurosawa avait déjà offert sur papier (pas encore glacé). Avec beaucoup de réalisme et des prises de vues audacieuses dans un tel décor, Andrei Konchalovsky nous entraîne vers des sommets de mise en scène plutôt jouissifs.

 

Extrait du film Runaway Train
Extrait du film Runaway Train

 

Puis il y a cette manière de mettre en scène ses personnages. Dès les premiers plans, Buck, un jeune taulard encore bien immature, péteux, en quête d’un leadership. Le garçon a déjà la gueule de l’emploi, mais beaucoup de naïveté et d’imprécision. Face à lui, Manny est une bête, un « homme » que la liberté aime fuir mais qu’il continue de poursuivre. Préparant cette évasion, qui est à la fois une provocation ultime au patron tyrannique de cette prison (Barstow, joué par Kyle T. Heffner) et un aboutissement en soi, Manny va savourer sa liberté au côté d’un Buck (pour qui Manny est un modèle, une figure tutélaire voire presque paternelle, du moins il l’aurait souhaité) qui est à la fois un ami, allié et un poids. Jamais Manny ne se placera dans l’intrigue, probablement par égoïsme. Ce qui n’empêche pas le spectateur de l’apprécier à sa juste valeur tant il incarne cette métaphore de la condition humaine que Runaway Train dépeint dans 1h50 bien vitaminées. Clin d’œil à ce personnage central, Konchalovsky termine son film par un syllogisme signé Shakespeare que l’on aurait cru bien improbable : « La bête la plus féroce connaît la pitié, je ne la connais pas, je ne suis donc pas une bête ».

 

Runaway Train, en copie neuve depuis le 4 septembre.